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    Johann Heinrich Füssli, Le cauchemar (1781)
    The Nightmare, circa 1781 by Johann Heinrich Füssli also known as Henry Fuseli

    oil on canvas, measuring 40 x 50 inches and displayed at the Detroit Institute of Arts

    Le tableau représente une dormeuse allongée dans la position qui favorise le cauchemar, elle est allongée sur le dos, la tête renversée en arrière. Un incube est assis sur sa poitrine et fixe le spectateur, tandis qu’une jument surgit entre les rideaux. Le tableau représente un intérieur contemporain, dont le lit, et la table de nuit sont les seuls éléments qui définissent le cadre spatio-temporel. Comme dans la plupart des œuvres de Füssli, il n’y a pas d’architecture, l’espace est principalement défini par les figures, ainsi que par le mouvement.
    C’est une composition fermée, recentrée autour des figures, qui occupent la plupart de l’espace, la figure prédomine dans les tableaux de Füssli.
    On remarque une opposition entre les figures verticales de la jument et de l’incube, et la figure horizontale de la jeune femme, qui pourrait illustrer une opposition entre forces du mal et victime.
    Ce tableau montre l’importance du dessin dans l’œuvre de Füssli, surtout de la ligne, qui est à la fois la force et la direction du mouvement. La ligne exprime la violence et la passion, comme ici dans ce corps distordu et démesurément allongé. C’est la ligne qui rythme la composition, et la dynamise, on voit qu’elle est sinueuse et tendue.

    On remarque un profond Chiaroscuro (ou clair obscur), caractéristique du travail de Füssli, utilisé pour concentre l’attention sur la figure de la femme endormie. Il renforce l’intensité dramatique, et donne une illusion de relief aux différents éléments du tableau.


    Dans ce tableau, il n’y a pas de volonté de réalisme, « la nature me déroute » disait Füssli. Le peintre préfère sa propre vision à l’étude d’après nature, il illustre ainsi l’avènement de la subjectivité, à la fin du 18ème siècle. Au contraire dela « noble simplicité » et de la « grandeur tranquille » préconisés par Winckelmann (dont il a pourtant traduit les écrits, car Füssli partageait son amour pour l’antique), il est obsédé par le titanesque, le grotesque et le monstrueux. On retrouve cette obsession dans la longue silhouette distordue de la jeune femme, au corps très allongé, qui montre l’influence des artistes maniéristes chez Füssli.
    Le vêtement module le corps, qui se révèle sous le drapé. D’ailleurs, il faut savoir que Füssli disséquait des cadavres, pour avoir une bonne connaissance de l’anatomie et de la musculature.

    Quand aux figures de l’incube et de la jument, elles sont bestiales et démoniaques, aux yeux exorbités, type de figures que l’on retrouvera dans l’œuvre de William Blake, contemporain de Füssli.

    A cette époque, on redécouvre les contes folkloriques populaires, à l’image des poèmes d’Ossian qui fascinent les peintres préromantiques. Le cauchemar illustre un intérêt croissant pour le fantastique et l’obscur, se démarque par son absence de symboles religieux ou littéraires, son iconographie se base sur des croyance populaires et folkloriques.
    Il faut donc analyser l’origine des figures maléfiques du tableau.
    -L’incube, est la créature assise sur le thorax de la femme endormie.
    Son nom dérive du latin inc- (sur) et -cubare (coucher), c’est-à-dire « couché sur », on voit que Füssli transcrit littéralement cette étymologie
    L’incube est un ange déchu par la luxure, qui prend possession du corps de la femme pendant le cauchemar, il est assimilé à une relation sexuelle avec le diable. Il y a une idée de rêve érotique, d’un érotisme dangereux et diabolique. De plus, dans sa forme, cet incube s’inspire du Kobold, créature de la mythologie germanique.
    -La jument constitue un calembour visuel sur la signification anglaise du mot cauchemar, qui est night mare, c’est-à-dire la jument de la nuit. De plus dans la mythologie européenne du cauchemar, le cheval est soit le démon qui le provoque , soit le moyen de transport de ce démon.
    En français, le mot cauchemar vient du terme picard « mare », emprunté au néerlandais, et qui veut dire fantôme. Il désigne un spectre malveillant, envoyé pour tourmenter et faire suffoquer les dormeurs, ce qui rappelle l’aspect fantomatique de la jument, qui sort des rideaux comme une apparition.
    De plus, Füssli s’inspire aussi de légendes scandinaves, la Mara, un démon qui provoque les cauchemars. C’est un être féminin, qui chevauche les dormeurs pendant leur sommeil, comme une chevauchée infernale, qu’on ne peut contrôler. La Mara s’assoit sur le buste des personnes endormies, ce qui crée un sentiment d’oppression. On voit que ces codes sont repris dans le tableau de Füssli, avec la jument qui rappelle la chevauchée, et l’incube qui oppresse le thorax en s’y asseyant. Ainsi, le peintre réalise une synthèse des légendes folkloriques.
    De manière rationnelle, le cauchemar se définit par des manifestations anxieuses et angoissantes qui survie un rêve pénible et effrayant.
    Il y a ainsi une double lecture, Füssli représente l’effet physique et psychique du cauchemar, effrayant et oppressant, comme l’effet provoqué par ce tableau, mais il représente aussi sa symbolique populaire.
    Il nous montre le réel et l’irréel, le visible et l’invisible.
    Le cauchemar marque une rupture dans l’histoire de l’art, car il représente une idée, plutôt qu’un évènement, un mythe, ou une personne.

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