Beautés spectrales.

25 novembre 2009

Pandora


Henri Descaisne, Portrait de la Malibran dans le rôle de Desdémone (1831).

Au tournant du XVIIIème siècle, apparaît en Europe le courant romantique, en réaction au rationalisme des lumières. La vision objective du monde s’efface pour laisser place au règne de la subjectivité, on apprend à écouter ses sentiments, comme le dit Charles Baudelaire le romantisme est « dans la manière de sentir ». Peu à peu s’affirme un culte de la sensibilité et de l’imaginaire, le moi est exalté, triomphant. De plus, l’échec de la révolution a jeté un doute sur la société et son avenir, ainsi une profonde mélancolie pèse sur les esprits, autre mal du siècle. Les cœurs désabusés contemplent le passé, tout en s’interrogeant sur leur futur. Les années 1820 à 1850 sont marquées par une complaisance dans l’état d’âme, on aime à sonder les tréfonds de son êtres, en se délectant de ses passions fiévreuses. Mais la mélancolie romantique est un art de vivre, plus qu’une mode, elle est l’expression d’un profond malaise dans une époque encore bouleversée par de profondes mutations.

Claude-Marie Dubufe, Portrait de Mme Francis Vaussard (1837).

La mélancolie devient alors une véritable mode, masculine comme féminine. Il est de bon ton d’avoir les joues creuses, l’air angoissée et torturée. Le XIXème est en rupture avec l’Ancien Régime sur la question de l’apparence, les masques nobiliaires sont abolis, la bourgeoisie montée en puissance prône désormais la transparence. Ce nouvel idéal est influencé par la physiognomonie, où le corps exprime la personnalité et les tourments de l’âme, mais aussi par un retour à la nature amorcé par le préromantisme. Le corps occupe une position centrale, car il révèle la personne, il demande ainsi un soin particulier. Les règles de la beauté féminine du XIXème siècle sont paradoxales, car le prétendu naturel s’acquiert de manière artificielle. Les apparences dominent, le corps est domestiqué de l’intérieur et de l’extérieur pour répondre à un idéal.

Henri Lehmann, Portrait de Marie d’Agoult (1843)

La beauté romantique illustre ce naturel artificiel, en effet les élégantes se fabriquent un visage mélancolique. On obtient cet idéal par la cosmétique, mais aussi par l’intérieur, soigner son apparence est un véritable régime de vie. Le teint diaphane reste incontournable, mais se fait livide, malade. Le visage se pare de couleurs morbides, les femmes obtiennent de délicats reflets verdâtres et jaunâtres en se soulignant le teint de fards aux couleurs pour le moins étranges…  Il convient d’avoir l’air cadavérique, dévorée par des débordements de passions, ou par la phtisie. Pour celles qui n’ont pas la chance d’être consumées à petits feux par une maladie mortelle, elles peuvent toujours en recréer l’apparence. Ainsi, elles se nourrissent de citrons et de vinaigres pour façonner un corps maigre et souffreteux, et dorment peu pour obtenir des cernes. Les cheveux, de préférence noir corbeau, sont tirés sur le crâne en chignons compliqués, tandis que leur implantation haute est due à une mixture de fiente de chat.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Portrait de Mme Marcotte (1826).

Cet art de vivre comprend aussi une série d’attitudes élégantes à conserver, il faut exprimer ses tourments intérieurs pour avoir l’air artistique. Comme les phtisiques et chlorotiques, on prend soin d’avoir l’air languide dans l’attente d’une mort imminente. La morbidezza, qui se définit par un mélange de sensualité fiévreuse et de langueur maladive, fait fureur dans les salons. Les regards se font noirs et intenses, les pupilles sont élargies avec de la belladone et de la datura stramonium. Les femmes se rêvent en héroïne de Mme de Staël ou en muse de Liszt. L’époque est profondément romanesque, on redécouvre le gothique, qui influence l’art et la mode. Cette déferlante de spectres entraîne bien évidemment interrogations et caricatures des contemporains. Ainsi en 1835, peut-on lire dans le journal d’un parisien « On coudoie des demi-vivants et on passe à côté de demi-mortes. J’ai souvent l’impression de frôler des linceuls, et je suis surpris de ne pas voir plus fréquemment, sous les grands feutres et les toques à créneaux qui coiffent nos contemporaines, la face camuse de la grande faucheuse elle-même ».

Henri Lehmann, Portrait de Mme Alphonse Karr (1845).

Bibliographie :  PERROT Philippe, Le travail des apparances : le corps féminin (XVIIIème- XIXème siècle), Paris, Editions du Seuil, 1984.

PAQUET, Dominique, Une histoire de la beauté, Paris, Découvertes Gallimard, 1997.

MAIGRON, Louis, Le romantisme et la mode, Paris, H. Champion, 1911.

English translation on friday !


15 commentaires



  1. June dit :

    Fiente de chat …
    Peut être une légère erreur de lexique non ?
    Très bon post, soit dit en passant.

  2. Pandore dit :

    De la belladone et de la Datura! Ils savaient s’amuser dans les salons en ce temps-là… ça devait être la folle ambiance, quand on connait les effets secondaires surtout… Sacrés gothiques XD
    Merci de partager tout ça avec nous en tout cas! ça me rappelle quand j’étais étudiante en histoire de l’art, je découvre et redécouvre, ça fait du bien de temps en temps ^^

  3. Antoine dit :

    Mmmh ET un article d’autant plus passionnant que la notion de « Romantisme » est très souvent galvaudée, trop superficiellement évoquée en matière de Mode contemporaine . . .
    ps: Au delà de sa signification socio/culturelle, il n’est pas étonnant que cette vogue de « mélancolisme stylisé » ait ainsi pu se prêter aux railleries des observateurs et pamphlétaires de l’époque !!!

    à Bientôt, Antoine

  4. Fleur-de-Lis dit :

    Very interesting post*

  5. dans le même genre j’adore les portraits de femme de Waterhouse, elles ont également ce côté diaphane

    leen

  6. Margo dit :

    Quel plaisir de lire un article intelligent sur la notion de romantisme, qui comme le dit si bien Antoine est très souvent galvaudée de nos jours.
    J’apprécie énormément ton blog que je trouve fascinant.

  7. diane dit :

    je ne connais pas bien le début et milieu XIXe, très intéressant!
    j’aime beaucoup le thème de la mélancolie.
    la mode de cette hiver n’est pas très loin de ce genre d’ambiance j’ai l’impression.

  8. *Valentine* dit :

    Post très intéressant, merci pour notre Culture Générale! :)

    Le XIXème siècle n’est décidément pas ma période historique préférée…ces allures/textes/tableaux morbides et ce style gothique, je déteste!

  9. Merilin dit :

    Oh! How wonderfully written, I really enjoyed this. I’m having breakfast right now and decided to take a look what’s new on blogs and then I found your post about romanticism, although my hunger, I stopped eating until I had finished reading.

    Have a great day,
    M from Rome.

  10. Gaia dit :

    Quel poste intéressant! C’est une phase du XIXeme qu’on aborde pas assez souvent donc c’en est encore plus intéressant :)

  11. Beautiful paintings! I studies many of them in Uni.

    http://www.21Arrondissement.com

  12. vinda sonata dit :

    very inspiring post, Louise. that’s very acknowledging.
    i love the deep melancholy feeling reflected in these paintings. my favorite is henri lehmann’s Portrait of Marie d’Agoult, but alphonse kerr’s photo is also great. somehow vampiric.

  13. MBontherocks dit :

    Tellement merci Louise pour ces articles, je les dévore à chaque fois!

  14. Carolina dit :

    This was so interesting. I just learned a great deal that I had never known before. Thanks so much for such an interesting and educational post. Amazing what women have done through the ages in the name of beauty and fashion. (Cat excrement in one’s hair? That sounds so awful! How did other people bear being near those women? One must feel especially sorry for their husbands.) (Or, were they possibly just as bad? Frequent bathing wasn’t done much back then by anyone.)

  15. Eva dit :

    The more I look at Mme Karr’s portrait, the more I see her as an intriguing and fascinating figure. I agree, there’s something sinister about her. It’s like you want to know what’s going on inside that pretty little head of hers, and you realize, albeit a bit too late that you’re going right into her trap.

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