Henner et les rousses

08 novembre 2009

Art


Jean-Jacques Henner, Rêverie (vers 1904-05).

On connait surtout Jean-Jacques Henner pour ses portraits de rousses nues et alanguies, ce qui est un peu réducteur, mais je dois avouer que c’est ce que je préfère chez le peintre. D’abord pour sa gamme chromatique, très graphique. Les corps pâles sur fond sombre, c’est assez courant dans le nu académique du XIXème. Mais ce sont les tons orangés qui réveillent l’ensemble, le roux agit comme l’étincelle nécessaire, l’ingrédient magique. Et quand le peintre choisit de le marier au bleu, ton froid par excellence, on salue l’audace. Dans le portrait de la comtesse Kessler, on remarque le contraste violent entre les tons sombres et l’éclat du roux et du blanc, qui dynamise le tableau, mais aussi la facture libre, très moderne. Le visage, presque fantomatique, paraît surgir de ce halo.

Jean-Jacques Henner is best known for his portraits of nude and languorous red-headed women, which is a rather narrow selection of his artistic feats, yet I must admit this body of work is what draws me to the artist, mainly, on the account of his highly graphic application of chromatic hues. Pale forms set against a sombre background were quite the standard in the depiction of nude art at the Academy during the 19th century. But it was the orange tones that animated the whole canvas, the reddish tresses acting as the necessary spark, the magic factor. And when the painter chose to pair these red pigments with blue, the quintessential cool color, you have to admire his audacity. In « The Portrait of Madame Kessler », we see the contrast between the dark tones and the radiance of the red and white, which turned the painting into a dynamic piece of art.

Jean-Jacques Henner, Portrait de la comtesse Kessler (1886).

D’un blanc éclatant, presque en aplats, les corps surgissent de l’ombre comme des apparitions. Glabres, aux formes rondes et lisses, ces corps froids et idéals rappellent les statues antiques, Henner se fait Pygmalion. Le peintre nous offre sa vision de la venustas, la beauté antique. Pourtant, elles semblent sans vie, figées dans leur académisme. C’est donc le roux qui se charge de leur insuffler la vie, elles ne sont plus des Vénus dépassées, mais de femmes modernes, vivantes. Le roux matérialise ces femmes, il est ici l’expression même de leur existence.

With the luminous white, his figures emerged from the shadows like ghosts–cold, smooth-skinned, soft and sleek forms that embodied the ideal and evoked images of statues from the Classical antiquity. Henner was channelling Pygmalion. The artist offered his vision of Venus-like characters and  Ancient beauty, although seemingly lackluster, as they were bound by the conventions of Academic Art. However, it was the vivid imagery of red hair that breathed life into these figures, no longer portraying antiquated goddesses but modern and vibrant women instead.  The red hair established the identity of these women, even becoming the symbol of their existence.

Jean-Jacques Henner, Portrait de jeune femme.

On peut remarquer dans la plupart de ces tableaux l’absence de toute iconographie. Mais en les observant, il m’a semblé que c’était le choix du roux qui introduisait une sorte de subjectivité dans la lecture de l’œuvre. Le roux est une couleur privilégiée dans la peinture symbolique, car souvent assimilé à un mythe, ou à un type de femme précis. Le roux c’est la nymphe, mais aussi la tentatrice. Ainsi, pour moi, avec cette couleur, Henner laisse la libre voix à l’imagination. Femme enfant, femme fatale, ou héroïne mythique, c’est à nous d’y plaquer notre vision de la femme rousse.

It can be noted that most of his works were devoid of iconic representations. But in my observation, it appears that the decision to feature red hair in the paintings led to some kind of subjectivity in analyzing his work.  Red is a heavily favored hue in Symbolic art,for it is often associated to a myth or to a particular type of woman. A red-headed female may refer to a nymph as well as a temptress. So for me, it is through this color that Henner gives free rein to imagine for ourselves. Child-woman, femme fatale or mythical heroine, it is up to us to create our own vision of the red-headed woman.

Jean-Jacques Henner, La liseuse (1880-90).

Ce qui m’a aussi frappé dans ces tableaux, c’est la profonde mélancolie qui se dégage de ces figures, même en groupe elles paraissent isolées. Henner reprend les attitudes types de la mélancolie, l’air absent et rêveur, la tête appuyé sur la main. Les femmes semblent s’abandonner, plongées dans la contemplation, ou dans un livre. Cette solitude est renforcée par l’absence de décor, et l’arrière-plan qui semble parfois les écraser. Lorsqu’elles sont dans un décor naturel, son aspect onirique les placent dans un monde hors-temps, un peu comme si elles étaient l’allégorie de cette mélancolie.

What I also found striking about the paintings is the profound melancholy expressed by these figures who appear to be isolated even when they are part of a group. Henner depicted subjects in this condition: absent-minded, in a pensive mood, head resting on one’s hand. The women look like they have given up, engrossed in thought or in a book. This solitude is reinforced by the absence of decor or sometimes, by the obliterated background. When set in a natural backdrop, its dream-like quality puts these women in an otherworldly state, a bit as if they are allegorical symbols of an abstract idea that is melancholy.

Jean-Jacques Henner, Nus féminins.

Je crois que mon préféré est Salomé. Sous le pinceau d’Henner, elle se fait amazone des temps modernes, le regard franc, à la manière d’une courtisane. La composition est réduite à l’essentiel, comme toujours la figure triomphe, jusqu’à la robe si simple pour l’époque, mais dont la couleur rappelle le mythe sanglant.

I think « Salome » is my favorite piece. Through Henner’s strokes, she becomes the modern Amazon woman with her straightforward gaze, much like a courtesan’s. The composition is reduced to what is essential, as always she is a dominant force judging from her stance down to the dress she wears, all too simple and yet bearing the color reminiscent of a bloody aftermath.

Jean-Jacques Henner, Hérodiade (1887).

Le musée national Jean-Jacques Henner a réouvert ses portes hier, dans un hôtel particulier intimiste rue de Villiers. La collection  est impressionnante et très bien présentée, je vous conseille vivement d’y faire un tour !

The Musée national Jean-Jacques Henner reopened its doors yesterday in an intimate hôtel particulier (private house) setting at rue de Villiers in the 17th arrondissement. The museum boasts an impressive and very well presented collection of the artist’s works.

I highly recommend that you go there for a visit!

Pour plus d’informations sur Henner et le musée, rendez-vous sur le site Henner intime.


15 commentaires



  1. by.Pm dit :

    Joli prolongement de notre conversation de jeudi !
    Ce que tu as écrit est vraiment excellent. Henner et toutes ces femmes aux corps de statues antiques…
    Et puis j’aime beaucoup quand tu dis: « à nous d’y plaquer notre vision de la femme rousse », ça me semble tellement juste. « Femme enfant, femme fatale ou héroïne mythique » dis-tu… Selon les cas, le roux peut fasciner ou déranger, mais ce qui est certain c’est qu’il laisse toujours une impression très forte.

    En passant, c’est fou comme on entrevoit différemment le portrait de la comtesse Kessler selon qu’on visite le musée ou que l’on regarde une reproduction, comme ici.

  2. elsa dit :

    magnifique peinture j’adore. Les tons foncés et claire vont très bien ensemble. Le jeu de couleur et de lumière est superbe.
    Et rien de tel qu’une femme nue pour parfaire un joli tableau.

  3. Fleur-de-Lis dit :

    excellent paintings and great comment!

    Kiss

  4. theresa dit :

    J’adore ces peintures et ce post est très bien écrit. J’ai trouvé ton blog par hasard et je l’aime beaucoup, est-ce que vous voudriez échanger des liens ? Merci =]

    http://mode-ulation.blogspot.com

  5. Marine dit :

    Très très chouette ce nouveau site, j’aime :)

    Amicalement,

    Marine B.

  6. Luzaby dit :

    merci beaucoup pour cet article très intéressant… grâce à toi je rattrape un peu mon niveau en histoire de l’art, que j’adore mais n’aie plus vraiment le temps d’étudier… alors merci et continue comme ça :)

  7. Betsi dit :

    Wow, these pictures make my day more better than it is. Especially the portrait de la comtesse Kessler- the colours are so expressive. I love it.

  8. j’ai toujours aimé Henner, je trouve sa palette incroyable, très profonde, avec des luminosités sombres comme rares sont capables d’en créer.

    leen

  9. Pierre-Jean dit :

    J’avais fait un billet sur lui et la source d’inspiration qu’il a été pour des artistes (photographes) modernes comme Paolo Roversi ou le photographe de la pub YSL pour Opium avec Sophie Dahl. @ +++

  10. Candy dit :

    Sublime ! Plein de beauté et d’inspiration !
    Ca donne envie de devenir rousse tout ça !

  11. Kat dit :

    i really like the last one!

    what a coincidence: i’ve just drawn a red-haired lady and put the drawing on my blog :)

  12. […] ici l’article de Louise Ebel sur « Henner et les rousses » sur son blog Miss […]

  13. […] romantique, je me suis rendu au musée Jean-Jacques Henner, dont je vous ai déjà parlé ici et ici. Vous vous souvenez peut être de la série hommage à « la femme au […]

  14. […] m’a fait penser à la belle Louise, à son article sur jean-Jacques Henner et les rousses, à son interview sur la […]

  15. […] Hérodiade, Jean-Jacques Henner, v. 1887 / Musée Jean-Jacques Henner, Paris / Source: Miss Pandora […]

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