Louise Ebel, Paris, Art lover, 70′s groupie and XIXth century fanatic. Welcome to my musings !

“Personality is needed. There is too much sameness. The world seems only to have a desire for more of this sameness.”



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    Les Mystiques de la Minceur.

    Art, Pandora, XIXème, 10.01.2013, 59 commentaires


    Georges Clairin, Portrait de Sarah Bernhardt.

    Avant Propos : Je tiens à préciser que les jugements esthétiques de cet article sont ceux de la société de la fin du XIXème siècle, il s’agit d’une étude d’anthropologie culturelle et non d’une opinion personnelle.

    On a souvent tendance à penser que l’idéal féminin du XIXème siècle se résume à une beauté opulente où triomphe la plénitude des chairs, celle de la Vénus callipyge célébrée par la peinture et la littérature. On pense bien évidemment à la croupe charnue de Nana, aux rondeurs quasi-déliquescentes de la Naissance de Vénus de Cabanel, aux corps généreux des courtisanes conquérantes, et aux statues de chair vénérées par les peintres naturalistes. Or, dès la fin du siècle, se dessine le contre-modèle de la sylphide, un canon de beauté intellectualisé, une élégance diaphane et filiforme aux antipodes de l’opulence bourgeoise.

    A l’origine, la sylphide est la créature de l’air incarnée par la ballerine Marie Taglioni, qui fut par ailleurs la première danseuse à s’élancer sur pointes(Anne Higonnet), dans le ballet éponyme de 1832. Comme la ballerine, la sylphide est si légère et aérienne qu’elle semble flotter au-dessus du sol. Cet idéal de fragilité rejoint le culte de l’invalidité en vogue dans la seconde moitié du siècle, il s’agit d’en appeler à la protection, de feindre une délicatesse maladive (la minceur suggère la phtisie, qui incarne pour l’époque le comble du chic). Les instincts paternalistes masculins sont attisés face à la fragilité de la femme gracile, cette pauvre créature frêle : « Nous aimons à étreindre ce qui nous plaît. Plus un corps de femme est fluet, cambré, délié, plus facilement nous l’enveloppons de nos bras . Il semble que ce que nous tenons ainsi nous appartient mieux : c’est le symbole de la possession » (Eugène Chapus). Comme la blancheur du teint, la silhouette filiforme suppose une délicatesse outrée qui traduit un évidente oisiveté, face aux rondeurs populaires du corps ouvrier.

     

    Liane de Pougy

    Sous le Second Empire, la littérature naturaliste associe la minceur à l’expression d’un caractère mesquin et souvent avare, animé de passions vicieuses, dont Zola se fait une spécialité. Mais, la sylphide apparaît dès la fin du siècle comme une créature immatérielle, une femme-libellule dont le charme est « furtif, nuancé de ton subtils, et le mystère attirant de sa personne (est) fait de cet on-ne-sait-quoi (…) de fragile qui fulgurait et mourait en fluides reflets d’âme »(Paul Marguerite). Dans Au Bonheur des Dames, le physique atypique de Denise, « si mince, l’air si fragile », considéré dans un premier temps comme disgracieux, finira par séduire Octave Mouret, qui ira jusqu’à l’épouser. Car, pour l’homme fin-de-siècle, le corps féminin opulent menace par une prétendue sexualité dévorante, une évocation écrasante de la maternité, bref, il terrorise. Face à l’ogresse de chair dont les rondeurs semblent prêtes à engloutir le pauvre misogyne, la sylphide est rassurante par son corps à demi-enfantin, fragile et inoffensif. En somme, un fantôme de féminité, une absence de femme.

    Véritable “tige d’ombre”, la femme fin-de-siècle est célébrée telle un lys maladif par ce type esthétique dont Jean Lorrain se fait le chantre. Froides Messalines, ses déclinaisons de Liane de Pougy domptent les hommes comme elles domptent les rondeurs de leurs corps, et ondulent leurs hanches graciles dans des robes archi-cintrées. Dans cette énième étape de la domestication de la femme, le corps féminin est intellectualisé par la minceur, il semble libéré de son animalité inhérente par cette éradication de la chair. Il faut dire que Jean Lorrain n’était pas particulièrement porté sur le genre féminin, lui qui exprimait son violent dégout du “relent de bête humaine” et du “fumet surchauffé de femelle” dégagé par la femme. Comme l’actrice Polaire, les élégants phasmes de la Belle Epoque ont la “taille douloureuse de minceur, mince à crier, mince à se briser dans un corsage étroit jusqu’au spasme, la plus jolie maigreur !”. Droite comme un I dans son corset-gaine, la femme 1900 est empaquetée jusqu’en haut des cuisses, serrée jusqu’au trognon par cette obsession de la ligne.

    Giovani Boldini, Portrait de Madame Doyen.

    Outre l’élégance de leur silhouette, c’est l’intelligence et la bonté de cœur des sylphides qui sont toujours louées, et ce quel que soit leur moralité. Peu à peu, la minceur devient synonyme de pureté morale comme physique. Chez Zola, la mièvre Denise se sacrifie sans cesse pour ses proches, et passe ses nuits à pleurer la détresse des malheureux. La gracile dame aux camélias Marguerite Gauthier fait preuve d’une admirable empathie et d’une intelligence peu commune, et qu’importe si ses mœurs laissent à désirer. Dans Trilby, best-seller de l’époque, George du Maurier met en scène une jeune anglaise délurée à la silhouette élancée, « droite comme un i », et aux « jambes sveltes », animée par une nature chaleureuse et empathique, bien qu’un tantinet dépravée. A mesure qu’elle est éduquée, voir domestiquée par ses amis, qui en font une jeune fille décente, son évolution morale s’accompagne d’un drastique amincissement de sa silhouette…

    De même, si la généreuse Caroline Otero est irrémédiablement associée aux plaisirs de la chair, la filiforme Liane de Pougy se distingue par son personnage de femme d’esprit et de lettres, dont l’intelligence vive est adoubée par Jean Lorrain. Quand à Cléo de Mérode, mince et délicate, elle se targue d’être la pureté incarnée (bien qu’un peu écornée suite à son aventure médiatisée avec Léopold II). Ainsi, là où la beauté opulente est vite associée aux joies terrestres, la sveltesse tient plus de l’esprit que du corps. Désormais, “c’est une honte que d’avoir de la poitrine et des hanches” (Journal, 9 août 1900).

    Cléo de Mérode

     Puisque « la mode actuelle est au régime »(Edgar Monin), les manuels de savoir-vivre et les théoriciens hygiénistes recommandent l’adoption d’une alimentation surveillée, pesée au gramme près, dont les portions faméliques n’ont rien à envier à nos régimes actuels. A nouveau, la femme se sacrifie pour le culte des apparences, « elle n’hésite pas à limiter sa respiration, à se priver de nourriture, à s’anémier, à ruiner sa santé, pour la joie de se sentir une taille fine ! »(Edgar Monin). Grâce aux corsets couvrants qui barricadent et étouffent les formes, l’androgynie règne en maître sur tous les corps : “les dames se pincent les replis du ventre (…) elles sanglent la plus étroite zone de leur cuirasse. Sans l’aide d’une camériste robuste et de biceps notables, nulle ne peut espérer les privilèges de cette platitude (…)” (journal 9 août 1900).

    Et quand le travail du costume ne suffit pas, les produits de beauté viennent prolonger cette quête de l’amincissement. Les journaux se voient ainsi envahis par une foule de publicités tonitruantes, vantant les mérites de lotions douteuses ou de pilules miracles, ancêtres de nos crèmes anti-cellulite. Grâce aux progrès de l’industrie cosmétique, apparaissent des machines à rouleaux visant à éradiquer les bourrelets. La graisse est traquée, pointée du doigt. Certaines n’hésitent pas à adopter d’autres moyens plus efficaces, mais dont les conséquences sur le corps sont redoutables, telles que les cures de vinaigre, de laxatifs ou de purgatifs. Alors, le culte de la minceur, un mal moderne ? Il semblerait que non..

     

    Thomas Wilmer Dewing, Femme en bleu, portrait d’Annie Lazarus.

    Célébré par les esthètes, recommandé par les hygiénistes, le culte de la minceur se voit également relayé par les célébrités, qui en font un véritable style de vie. La grande Sarah Bernhardt, ce “beau brin de fil”, exhibe sa minceur comme une marque de fabrique, qu’elle déclare « indissociable à sa personnalité »(Claudette Joannis). Si son absence de formes constitue un handicap honteux lors de sa jeunesse sous le Second Empire, c’est en la revendiquant qu’elle en lancera la mode : « J’aime ma silhouette maigre » dit-elle, et la souligne par de longues robes fourreaux. Mais cette minceur s’entretient, aussi dans ses habitudes alimentaires la comédienne cultive une quasi-anorexie, puisqu’elle ne se nourrit que d’infimes quantités d’oeufs, de poissons ou de fruits. Cécile Sorel relate l’anecdote d’un dîner, où, dédaignant d’appétissantes victuailles, Sarah ne se contenta que d’un ortolan, et, rejetant « l’oiseau minuscule », déclara: « Il a cuit une demi-seconde de trop et vous savez que je ne me nourris que d’ortolans, et encore, je n’en mange que le cœur ! Cette demi-seconde est une tragédie ! Je suis réduite à la famine ». Ce caprice d’enfant cache en réalité une sévère anorexie. Quand à Ida Rubinstein, elle se délecte de sa minceur cachectique, tandis que la Marchesa Casati entretient la sienne par des périodes de quasi-jeûne et une grande consommation de drogues.

    Romaine Brooks, La Marchesa Casati.

    L’Impératrice Elizabeth d’Autriche, la fameuse Sissi, apparaît comme la plus célèbre anorexique de son temps. Surveillant son corps sans relâche, elle l’astreint à une véritable torture par d’éprouvants exercices quotidiens (anneaux, haltères, marches rapides, courses équestres), pratiqués jusqu’à l’excès, et ce en conservant son corset. Fière de sa silhouette outrageusement mince, elle veille à ne pas dépasser les quarante centimètres de tour de taille, et ce en surveillant strictement sa non-alimentation. On dit qu’elle « s’imposait des régimes alimentaires draconiens, se contentant d’un seul aliment — qu’il s’agisse d’œufs, de laitages, d’oranges ou de jus de viande—, d’une vie sans confort dans le luxe le plus ostentatoire et une activité physique démesurée qui ne la fatigue jamais. »(Erika Bestenreiner). Chaque jour, Sissi est pesée trois fois, sa taille et son tour de cuisse mesurés, et le résultat scrupuleusement inscrit, afin de veiller à ne pas dépasser les cinquante kilos réglementaires. Les conséquences sur sa santé en sont bien évidemment désastreuses, et la conduisent à de fréquentes périodes d’invalidité.

    Gyula Benczur, Portrait de l’Impératrice Elizabeth d’Autriche.

     Autre « mystique de la minceur », la poétesse Renée Vivien apparaît comme l’ultime « martyr  de l’amaigrissement », et incarne le paroxysme des dérives de l’impératif esthétique. Née Pauline Tarn, la belle anglaise exilée à Paris, célèbre pour les langueurs nostalgiques de ses poèmes saphiques, qui lui vaudront le surnom de « Sapho 1900 », fait de sa vie un culte permanent de la beauté. Pour cette excentrique, l’idéal se nourrit avant tout de gracilité immatérielle et d’évanescence, un principe qu’elle applique sur son propre corps, purifié dans sa forme jusqu’à l’excès. Elle pose l’anorexie comme un souffle créateur, et c’est en se débarrassant de son encombrante enveloppe charnelle qu’elle se lance dans sa quête de l’éternité. Outre son penchant extrême pour la drogue (ether et chloroforme) et pour l’alcool, qui lui faisait ingurgiter des litres de tords-boyaux à démonter un régiment, Renée malmenait son corps en le privant jusqu’à l’épuisement : “Le matin, elle buvait un verre de thé, et marchait jusqu’à ce que ses forces l’abandonnassent. Alors, elle buvait encore du thé corsé d’alcool, se couchait presque évanouie, et recommençait le lendemain, avec la force inépuisée des extravagants.”1. Elle ne se nourrit que de bouillon, qu’elle régurgite après. Son amie Colette se souvient de son étonnement en trouvant un matin une lettre de Renée lui déclarant « Mes enfants, il m’arrive le plus grand malheur qui pouvait m’atteindre : j’ai engraissé (…) Ne me cherchez pas, je vais dans un endroit inconnu de tous. ».

    Renée Vivien.

     Ce qui devait arriver arriva, et payant durement ses excès, la diaphane poétesse s’éteignit à 32 ans, ne pesant guère plus de 30 kilos…Sur cette triste note finale, je vous laisse avec cet émouvant hommage de Colette à sa nébuleuse amie : « Elle va diminuant, refusant toujours de manger. Dans les éblouissement ocellés, les lumières boréales de la faim, elle croit voir les flammes de l’enfer catholique. (…) Elle emporta plus d’un secret, et sous son voile violet Renée Vivien, le poète, emmena- col ceint de pierres de lune, de béryls, d’aigues-marines et autres joyeux anémiques- l’immodeste enfant, la petite fille intempérante (…)

     Romaine Brooks, Le trajet (Ida Rubinstein).

    Pour en savoir plus, à lire : -Colette, le Pur et l’impur.

    -Marie Perrin, Renée Vivien, Le corps exsangue, De l’anorexie à la création littéraire.

    -Jean des Cars, Sissi, Impératrice d’Autriche.

    -Claudette Joannis, Sarah Bernhardt.

     


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    59 commentaires




    1. Karmine dit :

      Merci pour cet article et les autres. Documenté et très bien illustré, c’est un plaisir que cette parenthèse de culture dans mon fil de blogs.

    2. Catherine dit :

      Magnifique article, merci ! J’ai craqué sur un des livres que tu as mentionné à la fin de ton article.
      Je me demande ce qu’il y avait derrière pour les pousser à imposer tant de supplices à leur corps. Je me demande aussi comment la création peut émerger. De la sublimation peut etre..
      En tout cas non seulement j’adore tes photos, mais j’adore tes articles ! Merci encore

    3. Lisa dit :

      Je crois que si un jour j’ai un exposé à faire sur un sujet qui pourrait être traité sur ton blog je viendrais faire mes recherches dessus ! :)
      bisous!

    4. Lilsirene dit :

      Whaaa, Louise tu es vraiment passionnante! Tu m’a vraiment appris quelque-chose quant au culte “fin-de-siècle” de la minceur. Je croyais à tort, comme beaucoup, que le 19e siècle, y compris la seconde moitié, ne célébrait encore que les silhouettes dodues.
      Merci pour ce super article!
      Lilsirene

    5. Sarah dit :

      Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce post à la lecture de L’Idiot de Dostoïevski. La description physique de Nastassia Filippovna, l’un des personnages centraux du roman, en particulier, dont la maigreur, l’allure phtisique va de pair avec la fascination qu’elle suscite.
      Je tenais à te remercier Louise pour ta générosité, tu partages énormément de choses avec tes lecteurs, au travers de tes posts, tes moodboards sur tumblr, que je suis également.

      Sarah

    6. Louise dit :

      Sarah : Ah il faut que je lise ça alors, merci beaucoup pour le conseil !! Ca a l’air en effet très intéressant… Oh ne me remercie pas, si je le fais c’est parce que j’adore ça, et j’ai tellement de retours que c’est vraiment un plaisir de partager et d’échanger :)
      Belle soirée !

    7. Sabra dit :

      Article magnifique, mille fois merci!

    8. mincir dit :

      La vision de la beauté des femmes a changé au fil du temps.
      Si avant, le surpoids était l’idéal, maintenant c’est tout à fait le contraire sans pourtant être trop maigre.
      Excellent article!

    9. Emma R dit :

      Chère Louise,

      Merci pour ce très bel article, fort bien écrit et très instructif. A travers tes réflexions, on ressent ta finesse d’esprit et ta passion pour ton sujet.
      Je voulais te conseiller la lecture – si ce n’est déjà fait- d’un très beau catalogue d’exposition qui met en lumière certains des aspects que tu as abordés (le corset par exemple) tout en puisant dans le monde fascinant de la peinture : L’impressionnisme et la mode, du musée d’Orsay.
      C’est une mine d’informations et d’inspirations !
      Bonne journée !

      Emma

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