Casque d’Or : Histoire d’une Bad Girl Pt.II

25 janvier 2014

History | Pandora | Textes | XIXème


Manda

Quelques jours de vagabondage plus tard, un jeune apache de la Courtille la traque à la Contrescarpe, pour lui annoncer de but en blanc que Bouchon la cherche pour la descendre, et qu’un certain Ballet la cherche aussi, mais pour la posséder celui-là. Heureusement, ce tendre en gueule nommé Manda lui propose de la prendre sous sa protection, c’est à dire d’en faire sa poule (pour changer). Pas de répit pour Mélie ! Telle la femelle s’offrant au mâle dominant, la belle passe de mains en mains et n’y trouve rien à redire, suivant aveuglément le plus fort, et obéissant à des mœurs tristement préhistoriques…

 Il a beau lui faire boire « je ne sais quoi » de louche et la prendre de force dans la nuit (un vrai gentleman !), lui coller sa main sur la bouche si elle essaie de moufter (ah ces femmes, elles parlent trop..), le coquelicot du ruisseau se toque de son Manda. Faut dire qu’il correspond à ses standards un peu particuliers : épatante graine de malfrat, Manda connaît à la Charonne une gloire naissante pour avoir arrangé le terrible Paulo l’Arrangeur ! Et quand il ne n’embroche pas le premier venu, Manda fabrique ses propres couteaux. Spécialiste es canailles, Mélie flaire le potentiel criminel de son apprenti sauvage, et se met en tête d’en faire le plus grand truand de Paname, ce qui passe d’abord par un relooking de premier choix : Chaussures vernies, costumes raffinés, rien n’est trop beau pour ce gangster en devenir ! Face à ce surineur hors-pair, Bouchon s’incline et lui lègue sa régulière…Un apache se doit d’obéir à loi du mieux armé !

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Casque d’or et manda dans le film de Jacques Becker

Quand on s’est galvaudé avec les pires ordures de Paris, et ramassé des volées par paquets, il suffit d’un rien pour qu’un peau-rouge aux yeux doux se transforme instantanément en l’homme idéal absolu. Manda, surnommé l’Homme -avec un grand H-, le devient aussi pour Mélie. Comme elle, il n’aime pas le lapin de Garenne et ne digère pas le boudin ; comme elle, il préfère l’Ambigu à Déjazet (que de points communs mes enfants!)! Ils vivent même -nous dit-elle- sur « un pied d’égalité » parfait, elle turbine à tout va en maison, et le mercredi, jour de sortie, ils font une bombe à tout casser « pour le récompenser ». Ah Mélie, pauvre Mélie, comment te dire…Puisqu’il est si galant, Manda peut bien se permettre d’être jaloux (encore un!), laissons à l’Homme ce qui lui appartiens. Un soir qu’il la trouve au lit avec une tribade de passage, loin de se démonter, voilà qu’il nous ligote l’intruse par les pieds et les mains, et la laisse là pendant douze heures. Pourquoi pas…

 Mais en dépit ces nombreuses largesses qui font se pâmer sa douce, le Manda hésitant et mal assuré d’autrefois n’est plus, le touchant brigand s’est mué en coq prétentieux qui cours la gueuse et sème les beignes. Mélie emploie alors son fameux stratagème à succès : la fuite. La mémoire aussi courte que sa vertu, elle est dès le lendemain prête à pardonner : la femelle réclame son Homme. Des jours durant, elle piaffe et attend avec impatience l’arrivée musclée de son bourgeois, mais hélas, rien…Sept jours passent, et point de Manda…Ca alors c’est trop fort ! Pour la cabotine, le message est clair, s’il ne l’a pas réclamé au bout d’une journée, elle est libre.

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Léca

Vous l’avez remarqué, lorsque elle est remise sur le marché des affaires, Mélie ne reste pas bien longtemps sans un fil à sa patte..Dés le surlendemain, elle fait la connaissance chahutée du loubard Léca, qui lui jette son verre à la gueule en guise de parade, se glorifie de nombreux tatouages exotiques et bien sûr de quelques obligatoires crimes. Un fort potentiel séducteur ! C’est assez pour Mélie, allez hop, elle se colle avec lui ! Encore cette foutue loi du milieu. Pas question de se déclasser avec une pauvre fripouille, maintenant que la belle a un certain standing, elle ne peut se caser qu’avec un ripoux de première classe, rien de moins !

 Bien qu’il arrive un brin tard (sept jours après, les mains dans les poches) Manda est furieux. Sa propriété lui a été volée, et en plus par un apache d’une bande rivale !! C’en est trop, la guerre est déclarée. Mais Léca s’en cogne comme de sa première absinthe, si Manda veut sa femelle il n’a qu’à venir la chercher lui-même, dit-il avec flegme ! C’est là que commence la fameuse affaire…Trois jours plus tard, l’imprudent Léca se fait larder par Manda le couteleur, tentative loupée qui sera suivie les jours suivants par une apocalyptique rixe entre les deux bandes, à coups de haches (!!), révolvers, et poignards en tout genre..Ca ne rigole pas chez les apaches !

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L’intrigue reconstituée pour une carte postale

Bien sûr ce rififi sanglant n’est pas pour déplaire à notre Hélène de Troie en herbe, qui frissonne de plaisir à l’idée de ces deux loubards s’éviscérant pour ses beaux yeux torves, transportée par la fièvre érotique des « deux corps enlacés, couvert de sang, qui glissent et tombent à la minute dans une belle mort ! Tiens, vous vous souvenez de notre ami le docteur Lombroso, après tout, il avait peut-être raison en disant que CiTATION femem sadique.

 Saigné à blanc, Léca tient bon, va même retrouver celle pour laquelle il se meurt, qui trouve ça très romantique cette homme qui se vide de son sang. Garce ! Hélas pas de répit pour lui, car huit jours après la première attaque, c’est un Léca troués de coups de lames qui est -enfin- conduit à l’hôpital par cette greluche de Mélie. Mais incapable de tenir en place -on es apache où on ne l’est pas- et suspecté par la police, il sort dès le lendemain. A peine est-il monté dans le fiacre en direction chez lui, qu’il voit aussitôt son bras traversé par un cinglant coup de serin signé Manda. Incidemment, « Casque d’or n’a qu’un défaut, c’est d’aimer trop la friture, quand elle plaque un gigolo, ça ne va pas sans écorchures.. ». Alertée par cette guerre sans merci, la police intervient et fait arrêter Manda, tandis que Léca retourne à la case hôpital, avant de s’enfuir en Belgique à la suite d’une énième bagarre qui fait cette fois un mort. Ripoux un jour, ripoux toujours.

Et notre Mélie que fait-elle pendant ce temps ? Loin de se lamenter au foyer pendant que son mecque agonise à l’hopital, la fleur de grue est trop occupée à devenir Casque d’or (le surnom lui vient de sa chevelure d’or coiffée en casque), auréolée de l’intérêt fulgurant que lui porte soudainement la presse. Nouvelle coqueluche d’une société avide de curiosité pour les bas-fonds, le « Coquelicot de la Courtille» est poursuivi par les journalistes, introduite aux mondanités, exotique douceur de bitume vouée à un culte aussi passionné qu’éphémère. Et sur le trottoir, elle monte en grade, dorénavant la retape, c’est sur la place de la république, s’il vous plait !

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Casque d’or, mondaine.

La garce profite sa nouvelle célébrité, se fait même engager aux Bouffes du Nord dans une revue qui lui est consacrée, Casque d’Or et les Apaches, et peindre par le peintre mondain Albert Dupré, dans un portrait très comme-il-faut destiné à être accrochée au sacro-saint Salon. C’est la gloire pour la môme du ruisseau ! Mais elle beau faire sa dame chic, ça ne l’empêche pas continuer à faire la bringue à la Charonne..Le jour du procès de Manda, la poule de luxe fraîchement promue se pavane en tailleur grand chic, et exhibe sa nouvelle lancée pendant que le fauve meurtri crie son amour aux jurés « Nous nous sommes battus (…) parce que nous l’avons dans la peau ! ». Trop occupée à fanfaronner, la petite dinde insensible à qui le succès tape fort sur la cocarde répond à l’audience médusée « Si je reviens demain, je me mettrai sur mon trente-et-un et j’épaterai la galerie. ».

Hélas pour Casque d’Or, à peine ébauchés, les rêves de succès sont aussitôt piétinés, les ligues de bien-pensants et le préfet de police interdisant ferme sa revue et faisant décrocher son portrait au salon pour outrage aux mœurs. La cocotte (l’ascenseur social est passé par là) se récrie, « Tous des crevards les journaux ! », voilà qu’après l’avoir fêtée, les canards entravent sa carrière en la traitant injustement de fille publique, elle qui n’était que simple fleuriste ! C’est ça Mélie, prends-nous pour des buses…L’âme fendue par ces incessantes critiques, voilà même qu’elle finit par lever un peu trop souvent le coude : « je n’avais plus un poil de sec, j’étais devenue poivrote. ». A force de se payer muflée sur muflée en nocant tous les soirs, la belle se trouve poivrée comme un eau-de-vie d’assommoir, à tel point qu’elle finit même par « rend(re) pipi partout ! » (Décidément, incontinente cette Casque d’Or )

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Studieuse Amélie.

Une fois la célébrité essoufflée (un an, à peine..), Casque d’Or s’accroche à son surnom et tente de chanter dans une goguette borgne, où son talent se résume plus à éviter les projectiles et les couteaux (la bande à Manda est de la partie) qu’a pousser la gueulante. Ultime dégringolade avant la chute définitive vers l’anonymat, elle rejoint la Goulue vieillissante à la fête à la très popu fête à Neu-Neu, retour au bercail donc, entre littéralement dans la cage au lions pour y glisser son casque fauve entres les solides mâchoires de ses camarades de pelage. Les jours de vache maigre, elle entreprend de rédiger des mémoires des plus explicites (Ben quoi ? Liane de Pougy le fait alors pourquoi pas elle?), qui sont toutefois brièvement interrompues par un séjour -un de plus, un!- à la prison de Saint-Lazare, mais on murmure qu’un riche comte paye sa caution trois cent mille francs, une sacré somme quand on sait que « cette toison d’or valait dix francs sur les fortifs deux mois plus tôt » !

Triste fin pour les protagonistes de l’affaire : Manda est condamné aux travaux forcés à perpétuité, et passe vingt ans en Guyane, où il devient infirmer en chef ; Léca est arrêté à Bruxelles et condamné à huit ans de travaux forcés, mais il s’en échappe et meurt, sans doute tué. Quand à Casque d’Or, grise et fanée, elle se rangea sagement en épousant un ouvrier ébéniste, et devint vendeuse de bonneterie, oubliée de tous…

 Laissons-lui le mot de la fin :  « Une femme (encore cette satané troisième personne!) pour qui des hommes tels que manda et Léca, chefs des Caraïbes et des Peaux-Rouges (…) et tant d’autres sont capables de tirer le couteau en plein jour, de se larder comme des pigeons et de cacher plaies et douleurs quand arrive la rousse, le tout à cause d’elle -et Elle, c’est à dire moi- eh bien, je dis que cette femme est un artiste ! «

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La fin de Casque d’Or.


6 commentaires



  1. J’ai été contente de lire cette histoire que je ne connaissais pas du tout ! Bravo Louise c’était vraiment bien conté :)

  2. Lunej dit :

    Merci pour cette curieuse aventure qui m’a fait découvrir une sacrée « bonne-femme ». J’aime énormément ta manière de conter les histoires, et on en redemande ;)

  3. Quanette dit :

    Merci beaucoup pour le récit! Je ne connaissais pas non plus l’histoire de Casque d’Or (et ne suis pas prête de l’oublier, la cabotine!) et c’est toujours un plaisir de te lire <3

  4. Gaelle B dit :

    Merci ! Je me disais justement que ça manquait de récit historique ces derniers temps…
    C’est ce qui fait le charme de ce blog !!
    J’en veux plus !

  5. ELSA dit :

    Louise ne publie pas mmon commentaire mais il manque une citation dans le 4eme paragraphe je crois non?
    suis au taf sans client, jen profite pour lire une peu sur les sites autorisés ;)
    plein de bisous européens cher petit soleil levant <3

  6. Letizia dit :

    Quel régal que de lire la fin des aventures de ce personnage ! Bravo pour le travail, ça n’a pas du etre une mince affaire. Tu as un vrai talent pour l’écriture, j’ai vraiment hate de lire d’autres articles de ce genre. Merci !

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