L’Allée du Roi

05 septembre 2018

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Pictures by Pauline Darley

Deux ans après ma première visite, me voilà de retour à Chartres, ville dont Pauline et moi avions goûté -et adoré- les charmes médiévaux lors de ce précédent séjour, et qui est si proche de Paris qu’il aurait été dommage de ne pas y refaire un saut, d’autant plus que le célèbre labyrinthe de sa Cathédrale a été restauré l’année dernière ! De plus, nous allions cette fois partir en expédition dans une autre ville située en Eure et Loir, à Maintenon où se trouve le château de la marquise du même nom, ce qui, compte tenu de mon extinguible passion pour tout ce qui concerne le Grand Siècle, me ravissait au plus haut point !

Chartres, acte second : c’est parti !

Il y a deux ans, nous explorions la cathédrale de Chartres à la lueur des flambeaux lors d’une mémorable visite nocturne, qui fut suivie d’un non moins inoubliable parcours initiatique à travers la ville, à la découverte des projections polychromes de Chartres en Lumières. Sur l’auguste façade de l’emblématique cathédrale, figures cobalts -le fameux Bleu de Chartres !- et sanguines apparaissaient et s’évanouissaient dans une débauche de tons ors, émeraudes et brun-rouges byzantins, comme en écho aux somptueux vitraux qui aujourd’hui encore semblent par leur extrême vivacité défier les lois de perception, et je garde de ce kaléidoscope un souvenir émerveillé. Cette année, notre visite fut plus succincte -programme chargé oblige- mais  nous a néanmoins permis de nous plonger à nouveau dans la contemplation presque sacrée de cet époustouflant programme décoratif qui s’étend sur près de 2500 mètres carrés, et dont l’éclat paraît ne jamais ternir avec le passage des siècles. D’ailleurs, les vitraux de Chartres mériteraient, avec ceux de la Saint Chapelle, de figurer au palmarès des nouvelles merveilles du Monde : il faut les voir au moins une fois dans sa vie !

Des années durant, j’ai bêtement pensé que la technique du vitrail avait été depuis longtemps perdue, il me semble que cette information m’avait été communiquée dans une zone non-définie de mon enfance et, sans trop savoir pourquoi, je m’y étais accrochée, aimant sans doute la part de fatalité qu’elle comportait. Et puis, cela expliquait pourquoi les vitraux du XXème siècle me paraissaient si laids…Mais pourquoi cette scorie a t-elle persisté dans mon esprit, et ce malgré un solide cursus d’histoire de l’art ? Et bien je crois qu’il y a dans l’art du vitrail une part de sorcellerie qui m’échappe, peut-être de l’alchimie, mais après tout, les vitraux n’étaient-ils pas perçus comme une porte d’accès vers le monde céleste, du moins dans sa suggestion ? Une terme me revient sans cesse en tête, il fait partie de ma collection de mots somptueux, dont je me délecte à étirer la prononciation : la transsubstantiation, c’est à dire une transformation d’ordre divin qui vient changer une matière en une autre. Pourtant, nul mystère dans la fabrication du vitrail, nulle sorcellerie, seulement des plaques de verres colorées enserrées dans un complexe châssis de plomb et peintes à la main, comme nous avons pu le constater in situ aux très didactiques Atelier Loire, ainsi qu’au Centre International du Vitrail pour sa partie historique. Toutefois, la mystification reste pour moi une part fondamentale de la contemplation du beau.

D’ailleurs, en parlant de mystification, la très internationale Vierge Noire, aussi nommée « Notre-Dame-du-Pilier », qui sur son trône recevait le défilé d’extatiques adorateurs venus du monde entier, a subi un nettoyage de printemps et, ô surprise, s’est avérée blanche ! On pourrait être tenté d’en rire, mais il n’y a hélas rien de drôle lorsque l’on sait que certains pèlerins investissent parfois les économies d’une vie entière pour  une chance de l’apercevoir, et plus même encore pour se voir investis du droit de la vêtir de précieux tissus, désormais interdits, aussi, immanquablement la question se pose : faut-il restaurer les œuvres religieuses, et ainsi prendre le risque de voir s’effondrer des croyances qui paraîtront obsolètes pour certains mais seront primordiales pour d’autres ? Qui prévaut, le vrai ou le sensible ?

Haut placé au panthéon des adorations aux origines sibyllines, le culte des Vierges Noires ne se déparait d’un lourd parfum de mystère et de fascination ésotérique, à tel point que l’on se demande pourquoi Hergé n’en a pas fait le titre d’un tome des aventures de Tintin. En réalité, il existe à Chartres deux vierges noires : dans la nef, celle qui était juste un peu sale, et, dans la crypte, celle, bien plus intéressante, qui se présente au monde sous le patronyme de « Notre-Dame-de-Sous-Terre ». Chic ! Faite de bois sombre, cette Vierge là est la réplique d’une effigie bien plus ancienne qui fut brûlée sous la Révolution, et qui était peut-être déjà elle-même une réplique. Il s’agit, et c’est là que cela devient passionnant, d’une Virgo Pariturae, c’est à dire une « vierge qui doit enfanter », dont les racines remontent beaucoup plus loin que l’ère paléochrétienne, puisqu’elle fut mentionnée par Jules César dans sa Guerre des Gaules. Pourquoi cette Vierge est-elle absolument primordiale ? C’est parce que son fondement même a déterminé la construction de la Cathédrale, elle qui avait déjà été, au temps des druides, placée en fonction d’une topologie énergétique bien précise…La voilà la Vierge Noire, la vraie, c’est Isis, c’est Déméter, c’est Astarté, c’est Cérès, ce sont les reines du Ciel et les Alma Mater fécondes. C’était une grande révélation, et pourtant je ne saurais trop l’expliquer, car je connaissais déjà la préexistence de cultes virginaux au sein des grandes religions polythéistes antiques, mais quelque chose là-dedans m’a bouleversée, à moins que peut-être ne soit-ce tout simplement le talent de notre guide qui nous l’avait si bien conté.

L’esprit chargé de mille questionnements mystiques et théologiques, nous avons pris la route de la ville de Maintenon où nous attendait une nuitée au luxueux Castel Maintenon, domaine flambant neuf qui jouxte le fameux château de celle qui envoûta le Roi Soleil…Délaissant l’espace de quelques heures mes recherches frénétiques sur les cultes matriarcaux au sein des religions polythéistes antiques, j’ai pu profiter des joies du spa et de la piscine (avec mon magnifique maillot chauvin Le Slip Français !), ainsi que d’un excellent diner à la table de l’hôtel, au Café Vauban. De quoi me mettre au diapason de l’atmosphère royale que j’allais applaudir le lendemain au château de Maintenon !

Édifié au XVIème siècle par le surintendant des finances de Louis XII -en gros, l’équivalent du Fouquet de Louis XIV-, le château de Maintenon est surtout connu pour avoir été la demeure de la dernière favorite en titre et épouse morganatique du Roi Soleil, Françoise d’Aubigné, veuve Scarron. On oublie souvent que ce domaine n’est pas, comme on le pense un tort, un cadeau du roi à sa maîtresse, mais plutôt un achat effectué par cette dernière, bien que la somme de 150 000 livres qu’elle y employa lui aura en effet été gratifiée par Louis XIV. Était-elle à ce moment-là son amante ou ce présent était-il simplement la marque de reconnaissance d’un souverain envers les bons et loyaux services de la gouvernante de ses enfants illégitimes, à moins que ce n’ait été une tentative royale de s’attirer les faveurs charnelles d’une femme sachant habilement se faire désirer, on ne le saura jamais, mais une chose est certaine, cette acquisition marque le début du règne de « Madame de Maintenant ».

 

Dress : Hearts and Found / Shoes : Repetto Paris / Flower crown : Tand3m / Earrings : Les Néréides

Le jardin à la française qui s’ouvre dans le parc de Maintenon est d’une rare splendeur, nous l’avons visité en avril lors de la saison des tulipes et ce fut assurément la parfaite saison pour en goûter les charmes. Lorsque je revois ces photos, bien que ce ne soit pas du tout l’une de mes références, je ne peux m’empêcher de penser « Disney », tant les buis sont d’un vert riche et vibrant, parfaitement taillés et ponctués par les accents magenta des tulipes qui en rehaussant la saturation chromatique, tandis qu’au-loin les tourelles du Château s’élèvent vers le ciel dans une profusion de formes et de volumes que n’aurait pas renié l’architecte des rêves lui-même, Louis II de Bavière. Madame de Maintenon étant l’épouse morganatique du Roi Soleil, elle bénéficia, comme toutes ses favorites -enfin, surtout la Montespan-, du talent de ses meilleurs artisans, ainsi ce fut Le Nôtre qui dessina les plans de ce jardin dont nous ne connaissons qu’une version 2.0, réalisée en 2013 à partir de plans conçus par l’éminent jardinier royal.

Majestueux point de fuite de cette perspective dont l’incontestable qualité picturale paraît avoir été esquissée par les dieux eux-mêmes, l’Aqueduc de Vauban confère au Château de Maintenon une allure romantique digne des plus beaux tableaux de ce genre qui fit de la passion des ruines un véritable manifeste esthétique, d’ailleurs les peintres ne s’y trompèrent guère puisqu’ils y affluèrent en masse dès la fin du XVIIIème siècle. Or, si ce paysage apparait aux yeux du spectateur moderne comme une merveilleuse fantaisie pittoresque à faire pâlir un décor de théâtre, il faut savoir qu’à l’époque où y résidait la châtelaine de Maintenon, notre pieuse Françoise d’Aubigné, cela était considéré comme très laid, mais alors très, très laid. Imaginez une station d’épuration au fond de votre jardin, et vous ressentirez à peu près le courroux de Françoise lorsque son cher époux vint lui défigurer non seulement sa chère perspective, mais aussi sa retraite durement gagnée, puisqu’il fallut pour le bâtir enclencher des travaux titanesques qui durèrent des années et nécessitèrent des milliers d’hommes !

Mais alors, pourquoi cet aqueduc, et qui plus est à Maintenon ? Versailles, comme vous le savez sûrement, était le théâtre permanent d’un déballages de fastes et de festivités à la gloire du Roi, feux d’artifices, somptueux banquets et jeux de fontaines venaient chaque jour rendre hommage à la grandeur inégalée de cet Astre suprême; or, pour ce faire, il fallait actionner en coulisses l’alliance combinée d’une importante main d’œuvre, d’ingénieuse logistique mais surtout, de matières premières. De l’eau par exemple. Alors certes, Louis ne se lavait qu’une fois l’an, mais les fontaines, cascades et bassins, quand à eux, devaient en permanence témoigner de la divine toute-puissance d’un souverain qui allait jusqu’à se faire servir des fraises en hiver…Hélas, il manque d’eau à Versailles, la région étant trop marécageuse, aussi, une première expérience sera menée à Marly pour tenter d’en acheminer jusqu’à la résidence principale de la cour, mais elle se soldera vite par un échec. Que faire se dit Louvois, alors surintendant des bâtiments du Roi ? C’est ainsi qu’apparait en 1863 un nouvel espoir grâce aux travaux du mathématicien Philippe de la Hire, qui découvre que l’Eure est surélevée d’une trentaine de mètres par rapport à Versailles, et c’est qui donna à Louvois et Vauban l’ingénieuse, mais ô combien fastidieuse, idée de construire un aqueduc long de 80 kilomètres et haut de trois étages, qui traverserait toute la région pour acheminer l’eau de l’Eure jusqu’à Versailles. Quatre-vingts kilomètres : une folie !

Et voilà la pauvre Françoise embêtée pendant près de quatre ans par un chantier incessant, le tout comme on l’imagine dans un vacarme étourdissant, sans oublier qu’il fallait bien loger quelque part les 30 000 soldats qui se succédèrent dans la construction de cet édifice cauchemar, aussi des camps furent bâtis dans le jardin, une véritable ville s’y développa, avec tous les désagréments que cela implique pour l’habitante de ces terres qui dû bien se faire une raison. Le temps des paisibles pairies et du doux ronron de la rivière s’éloigna, mais, qui aurait pu prétendre s’opposer à l’inébranlable volonté du roi des roi ? Personne, pas même sa femme. Une entreprise aussi ubuesque ne pouvait s’achever que dans le même registre, et c’est une fin pitoyable, burlesque presque, qui attendait cet invraisemblable projet, une fin à placer à coté de celle de la campagne de Russie de Napoléon : caisses vides, victimes de guerres trop coûteuses, hommes morts par milliers, victimes de moustiques trop virulents, et projet avorté, amputé à cinquante kilomètres. Contrairement à Versailles, ici les ouvriers seront tombés pour rien, si ce n’est pour la folie des grandeurs d’un Roi qui se voulait maître du monde et de la nature, « il n’en est resté que d’informes monuments qui éterniseront cette cruelle folie » (Saint Simon, Mémoires). Grâce au ciel, Louis fit amende honorable auprès de son épouse en lui offrant ce bel aqueduc qu’elle aimait tant. Le Roi est trop bon.

Difficile d’imaginer que cet émouvant papier-peint datant du XVIIIème siècle fut recouvert pendant près d’un siècle, et pourtant ! Fort heureusement, il fut découvert lors de travaux, puis restauré. Il s’agit d’un très bel exemple du style chinoiserie qui était très en vogue au XVIIIème siècle, mais aussi au XVIIème siècle, car on sait par exemple que le Roi fit édifier pour sa favorite Madame de Montespan un fantasque Trianon de Porcelaine imitant le style des porcelaines chinoises, qui fut détruit à sa disgrâce et remplacé par le Trianon que nous connaissons actuellement.

Au sein du château, la décoration de style Grand Siècle a été réinterprétée selon les codes du Second Empire par Paul de Noailles, qui en était à cette époque le propriétaire -l’histoire de la passation est un peu plus bas- et qui le fit remanier pour atteindre les exigences du confort moderne. En conséquence, l’aménagement intérieur est assez composite, mélange de XVIIème et XVIIIème revus et corrigés par le XIXème, avec de nombreuses références à l’histoire de ces lieux, comme en témoigne cet apocryphe Salon du Roi mettant à l’honneur la pièce où Louis XIV avait autrefois l’habitude de coucher. Mais il faut savoir que Paul de Noailles était passionné par la vie de Madame de Maintenon, au point d’en avoir rédigé une biographie. Outre son remodelage du château, l’un des principaux faits d’armes du Duc de Noailles réside dans le fait qu’il fut élu par l’Académie Française au détriment de Balzac, avec vingt-cinq voix contre quatre, ce qui est tout de même assez comique.

Vous aurez reconnu dans ces portraits ci-dessus la marquise de Maintenon et son royal amant, Louis XIV, mais ce n’est pas exactement le sujet qui m’amène à vous parler, car dans ce grand salon tissé de damas rouge cinabre, une autre chose m’a interpellée : à coté du mur sur lequel se tient le portrait de Françoise, est accroché un tableau représentant nulle autre que Madame de Montespan, et il semble ainsi lui faire pendant, ce qui n’est assurément pas banal lorsque l’on connait les relations entre des ces deux femmes. On aurait d’ailleurs pu croire cette curieuse disposition décidée par Louis XIV dont les tendances polygames ont marqué son siècle, lui qui aimant tant faire cohabiter et coexister les dames de sa faveur, mais ce n’est que l’initiative de Paul de Noailles, qui y fait preuve ici d’un certain humour car bien qu’ayant commencé sous d’heureux auspices, l’amitié entre ces deux femmes de pouvoir dégénéra au point de les faire archrivales. Mais revenons d’abord un peu en arrière…

Grâce à Jean Teulé, la France entière connaît aujourd’hui les frasques impétueuses du marquis de Montespan, cocu magnifique et truculent matamore qui eut l’orgueil, mais aussi le génie, de se mesurer au roi des rois en lui refusant l’usufruit de sa femme, la belle Athénaïs de Montespan. Hélas, ces coups d’épée dans l’eau eurent surtout auprès de la cour une repercussion comique, mais un pouvoir restait néanmoins entre les mains de l’enragé gascon : en tant qu’époux d’Athénaïs devant dieu et devant les hommes, il lui était par conséquent possible de réclamer la garde des enfants de sa femme, même ceux provenant d’un adultère. Et avec sa maîtresse, Louis fut en ce domaine des plus productif puisqu’ensemble ils conçurent pas moins de sept enfants et, fait assez rare pour l’époque, il fut pour eux un père affectueux, du moins dans la limite de ce que l’on pouvait attendre d’un monarque au si formidable égocentrisme. C’est donc pour ne pas titiller la fureur du mari trompé que les deux premières naissances se déroulèrent dans le plus grand secret, et, très vite, se posa une question : que faire de ces enfants, et à qui les confier ? C’est ainsi que la marquise de Montespan se souvint de la prude et respectable veuve qu’elle rencontrait à de fréquentes reprises dans les salons du marais, l’honnête veuve Scarron, à qui elle choisit de confier la charge de gouvernante de ceux qui n’étaient encore que les bâtards royaux, avant d’être légitimés quelques années plus tard. Sans le savoir, elle avait introduit le loup dans la bergerie !

« Vous descendez, Madame, et moi, je monte », Françoise a t-elle vraiment prononcé ces mots à l’adresse de sa bienfaitrice dans les escaliers de Versailles ? Personnellement, j’en doute, mais l’anecdote est significative du schéma amoureux qu’emploiera le Roi Soleil tout au long de son existence ponctuée de multiples liaisons, il est en presque invariablement toujours le même : une favorite règne, elle en présente sans le savoir une autre à venir, les deux faveurs coexistent un temps, puis, la nouvelle favorite chasse l’autre. Ainsi, en appelant à la cour cette jeune veuve désargentée, Athénaïs ne pouvait se douter que cette dernière aller un jour supplanter son empire dans le cœur du Roi, elle dont aucune femme n’aurait osé prétendre égaler sa beauté de blonde rayonnante, « à faire admirer aux ambassadeurs » (selon la Marquise de Sévigné), sa vivacité d’esprit et ses piquantes réparties, et son panache auquel les splendeurs du règne de Louis XIV doivent beaucoup, car c’est pour satisfaire ses caprices et se rendre digne d’elle que le souverain entreprit ses coups d’éclats qui devaient époustoufler l’Europe. Mais, de l’excès un jour on se lasse, et, l’âge avançant, le Roi commençait à à trouver écœurants les charmes opulents de celle qui l’avait tant fascinée, elle devenait trop parfumée, trop sujette aux humeurs, trop sulfureuse aussi, lui qui sous l’influence de Bossuet et du Père Lachaise se sentait de plus en plus menacé par les foudres de la colère divine. Lorsque survint l’Affaire des Poisons, dans lequel trempa plus qu’allégrement la favorite, que dis-je, elle s’y noya même, c’en fut assez pour le Roi. Madame Scarron quand à elle, qui entre temps s’était achetée son titre de Maintenon, lui faisait à ce moment découvrir d’autres plaisirs, ceux de la conversation notamment. Et bien qu’il la trouvait dans les premiers jours « insupportable » (selon Saint-Simon), il se laissa peu à peu envoûter par ses yeux noirs au charme si mystérieux, par sa douceur et son empathie, et par sereine dévotion, qualités qui lui étaient renforcées par le contraste qu’elles affichaient avec le tempérament volcanique de la sultane Athénaïs.

Née pauvre, et en prison, la « belle indienne », comme on surnommait Françoise Scarron, était doutée d’une redoutable intelligence, il en faut pour débuter de rien et finir comme épouse du plus grand roi du monde, elle possédait un savant sens du calcul dont elle avait appris à dissimuler les ressorts, et en rusée bougresse qu’elle était, elle avait su utiliser les faiblesses émotives de Louis XIV pour gagner son estime, notamment par le biais de ses enfants illégitimes dont elle s’occupait, et qu’elle aimait il n’en est nul doute, mais qu’elle utilisa aussi à bon escient afin de se faire aimer du Roi. Ainsi, le petit duc du Maine, dont elle était très proche, lui servait presque de porte-parole auprès du Roi, et c’est durant un voyage qu’elle accomplit avec cet enfant infirme que le transport de Louis s’envola devant les lettres pleines de flagornerie qu’elle lui envoyait, ou dictait à son petit protégé qui chantait ainsi les louanges de sa presque mère auprès de son auguste géniteur. « Comme elle sait bien aimer, il y aurait du plaisir à être aimé d’elle » avait-il déclaré un jour en voyant sa sincère -ou adroite- démonstration peine lors du décès d’un de ses bâtards, mais sa plus grande victoire reste dans l’habile influence que cette proche du parti dévot exerça sur le Roi en blâmant son conduite volage et son goût du concubinage, qui ne firent que grossir sa peur du jugement dernier, et le conduisit ainsi à vouloir un jour l’épouser. Tout se joua après le décès de la reine Marie-Thérèse, le roi n’ayant plus de maitresse en titre, et désirant nouer une liaison avec Madame de Maintenon -on ne sait si ils étaient déjà amants-, celle-ci lui fit comprendre que si liens il devait y avoir, alors ils devraient être noués dans le respect du dogme catholique, et passer ainsi par un mariage, qui se fera dans le secret le plus total en 1683. Il faut le reconnaitre, c’est très bien joué ! Et c’est ainsi que Madame de Maintenon devint, selon le fameux mot de ses contemporains, « Madame de Maintenant ». Inutile de vous dire qu’après cela, le règne de la Montespan avait éteint ses derniers flambeaux…

Charmant corridor aux tendres tonalités, dans le goût XVIIIème.

Les Grands Appartements.

La bibliothèque Napoléon III avec son bois foncé, presque noir et rehaussé de liserais d’or, qui est caractéristique de ce style. Je suis une grande fan des meubles Napoléon III, je leur trouve une allure folle !

A la mort de Françoise d’Aubigné, Marquise de Maintenon, le château passa aux mains de sa nièce qui le reçut en cadeau de noces lors de son mariage avec le duc de Noailles, et resta dans cette famille, dont cette altière galerie déploie les hommes illustres (mais pas les femmes bien évidemment !), jusqu’à sa dotation en 1983 à la société du château de Maintenon, la fondation Mansart, qui en confia les rênes à l’orée des années 2000 au Conseil Général d’Eure-et-Loir.

La chambre de Madame de Maintenon, avec un portrait de Pierre Mignard la représentant avec les enfants du Roi. Je ne sais que trop penser de sa personnalité, qui était-elle vraiment, un tartuffe en jupons, une hypocrite et manipulatrice, ou une femme modeste et vertueuse au charme magnétique, telle que l’interprète Dominique Blanc dans l’Allée du Roi ? Personnellement, je penche plutôt pour la première option, car il ne faut pas oublier la caractère absolument exceptionnel de son éclatante ascension, aujourd’hui encore on a presque du mal à croire que l’auteur de « l’état, c’est moi » ait pu épouser la veuve de l’infirme poète Scarron, qui plus est née en prison, il fallait à coup sûr user de la plus fine stratégie pour en arriver là, et je lui accorde cette intelligence implacable. On la disait sans tâche, bien que son mariage avec Scarron qui n’était pas vraiment en état de consommer ayant été selon ses mots plus gris que blanc, je doute malgré tout que la jeune veuve soit restée prude à la mort de son premier époux, quand on sait qu’elle était infiniment proche de la libertine Ninon de Lenclos dont elle partageait le lit, et du non moins libertin Marquis de Villarceaux qui fit tout de même accrocher dans son château un portrait tout à fait dénudé de l’irréprochable Françoise. Fake news diront les puristes, mais moi, je ne crois pas, et surtout je l’espère pour elle, car quelle tristesse si cette femme n’avait pas connu dans sa vie de grandes passions ! Parce que bon, il ne faut pas croire qu’être mariée à Louis XIV fut une pure partie de plaisir, n’oublions pas qu’à l’époque il avait la moitié du palais en moins et puait donc sacrément du bec, et était de plus très égoïste, entièrement hermétique aux besoin des autres, et même -j’ai envie de dire, surtout- à ceux de ses êtres les plus chers, et ravagé par des états dépressifs vers la fin de son règne qui sera marquée par le chagrin et l’austérité, mais cela est aussi l’influence dévote et pas franchement très marrante de Françoise.

Néanmoins, la destinée de Françoise illustre bien la situation des femmes à l’époque, et comment certaines pouvaient tirer leur épingle du jeu en adoptant certaines postures et en faisant certains sacrifices. Je déteste les faux-semblants et plus encore la bigoterie, et c’est pourquoi je préfère résolument Athénaïs qui, bien que sans doute insupportable à côtoyer, avait au moins une sincérité dans sa personnalité. Mais je ne serais pas honnête si je ne disais pas que, pour sa défense, Françoise était d’une lignée bien plus modeste et ne pouvait sans doute pas se permettre d’afficher une conduite tapageuse, et que, si elle parait désuète aujourd’hui, la piété était alors probablement le seul moyen pour une femme seule d’acquérir une respectabilité sociale. En tous cas, une chose est sûre, Madame de Maintenon demeure pour notre siècle comme pour ses contemporains une véritable énigme, elle qui s’est entourée de mystère au point de détruire sa correspondance, restant ainsi l’un des rares personnages historiques de cette importance à diviser autant les historiens, et ce depuis des siècles. L’énigme Françoise reste entière.

« Ci-gît

Très haute et puissante dame,

Madame Françoise d’Aubigné, Marquise de Maintenon

Femme illustre, femme vraiment chrétienne « 

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Pour plus d’informations : Eure et Loir Tourisme

Château de Maintenon

 

 


2 commentaires



  1. eli dit :

    Bonjour,

    Depuis un article sur Cafe mode il y a des années , je nái cessé de venir régulièrement sur votre espace, instagram , les derniers temps et puis depuis quelques temps le retour au site. J ápprécie autnat les photos que le texte. Cependant je me permet une remarque, une mise en valeur du texte serait agréable pour faciliter la lecture à l  »ecran et aussi pour faire un ensemble avec les photos. Les photos sont soignées mais le texte pas aisé à lire (au moins justifié – travail de saut de ligne… ) .
    Je vous remercie pour votre travail, les inspirations, découvertes , l ánamnese m á particulièrement parlé.

    • Louise dit :

      Merci beaucoup pour ce précieux conseil, je vais essayer de voir ce que je peux faire à ce niveau !
      Et un millier de remerciements pour votre fidélité à travers les années….

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