Le jardin des supplices.

19 mars 2010

Art | Musées


Âmes sensibles s’abstenir, meurtriers et bourreaux envahissent le musée d’Orsay jusqu’au 27 juin !

Not for the squeamish, murderers and executioners are invading le Musée d’Orsay until the 27th of June!

Théodore Géricault, Etude de pieds et de mains (1817-19)

Théodore Géricault, Study of feet and hands (1817-19)

Carlos Schwabe, La vague (1907)

Carlos Schwabe, The wave (1907)

Cette exposition je l’attendais avec impatience, alléchée par l’annonce de la présence d’une guillotine, et par le choix de « l’étude de pieds et de mains » de Théodore Géricault pour l’affiche. Je n’ai pas été déçue, la collection présentée est impressionante par sa qualité : Blake, Füssli, Wiertz, Géricault, Rops, Levy-Dhurmer, Moreau, Schiele, Schwabe, Von Stuck… Quel bonheur de découvrir trois ou quatre de ses tableaux préférés dans chaque salle. D’Abel et Caïn à la Révolution, le meurtre fascine les artistes par le déchaînement de passions qu’il suscite. L’exposition, menée par le fantastique Jean Clair (responsable entre autres de l’exposition Mélancolie au Grand Palais il y a quelques années), s’attache à explorer le mélange de fascination et de répulsion qu’inspire le crime. Cette ambivalence se rapproche du Sublime de Kant et Burke, il s’agit du sentiment de grandiose et d’effroi ressenti face au spectacle d’une nature déchainée. Ici, la nature déchainée c’est la nature humaine. L’homme, quand il n’est pas acéphale ou en morceaux, est ici montré sous son aspect le plus sombre, presque animal. Par ses exhibitions des plus morbides, cette exposition en appelle à nos instincts brutaux, au voyeur qui sommeille en chacun de nous. Mais elle en appelle aussi à notre conscience, elle invite à une reflexion autour de la violence et de la peine de mort. D’ailleurs le projet a été initié par Robert Badinter, qui fut à l’origine de l’abolition de la peine de mort en 1981. L’exposition illustre à merveille cette dialectique entre fascination et répulsion, par les sentiments qu’elle nous inspire. En quelques salles, nous passons de l’horreur au sublime, de l’effroi à la passion, en passant par le violent dégoût.

I’ve been looking forward for this exhibition, I was seduced by the announce of the presence of a guillotine, and by the choice of «L’étude de pieds et de mains» of Théodore Géricault for the poster. It was worth the wait, the collection presented is impressive for its quality: Blake, Füssli, Wiertz, Géricault, Rops, Levy-Dhurmer, Moreau, Schiele, Schwabe, Von Stuck…What a pleasure to discover three or four of your favourite paintings in each room! From Abel and Caïn to the revolution, murders have been fascinating artists for the bluster of passion that it creates in them. The exhibition, leaded by the fantastic Jean Clair (also responsible of the Mélancolie exhibition at le Grand Palais a few years ago), whose goal is to explore the mix of fascination and repulsion caused by the crime. This ambivalence is close from the Sublime of Kant and Burke, it deals with the feeling of grandiose and the awe-inspiring sigh felt while watching the show of a wild nature. In this one, the riotous nature is no other than the human nature. Men, when he’s not acephalous or cut in small pieces, is showed under a rather dark appearance, almost animal-like. With these kind of morbid exhibitions, the whole thing is calling our most basic instincts, the inner pervert who sleeps in each and everyone of us. But it also stimulate our conscience, it invites it to a reflexion around the violence and the pain of death. By the way, this project was introduced by Robert Badinter, the same who was behind the abolition of the death sentence in 1981. The exposition is perfectly illustrating this dialectic between fascination and repulsion, by the feeling that it inspire to us. In a few rooms, we go from horror to wonderful, from the awe-inspiring to the passion, without forgetting the violent disgust.

Emile Friant, La peine capitale (1908)

Victor Hugo, Ecce (1854)

La partie que j’ai le plus aimé est celle qui traite des femmes fatales dans l’art, un thème très répandu à la fin du 19ème siècle. En adéquation avec la misogynie ambiante, des figures de femmes vénéneuses et démoniaques surgissent dans l’imaginaire des peintres. La femme effraie par un corps opulent et une sensibilité à fleur de peau, toujours à la limite du débordement. Alors que les hygiénistes et les moralistes l’enferment dans un costume forteresse, les peintres illustrent la peur suscitée par cette féminité incomprise. Les femme fatales de la mythologie et de la Bible s’épanouissent dans la production artistique, les Pandore, Salomé, Judith…  Dès la Révolution, le meurtre de Marat par Charlotte Corday devient un sujet répandu parmi les artistes. La femme est donc la perte de l’homme, la mort de l’artiste, c’est la décapiteuse en chef. Il y a une fusion parfaite de l’Eros et du Thanatos. Salomé danse les sept voiles et la tête de Jean-Baptiste tombe, tandis que Judith achève Holopherne pour sauver son peuple. Cependant, lorsque qu’on voit la Judith de Klimt ou celle de Von Stuck, on peut se demander qui est le vrai « méchant » de l’histoire, l’Holopherne diminué ou la féroce et sanglante Judith ? L’autre figure assassine qui obsède les peintres, c’est bien sûr Lady Macbeth, qui à elle seule exprime tous les préjugés misogynes du 19ème : folie, meurtre, ambition, castration symbolique de son époux… Une vision charmante de la féminité, qui se mêle à merveille aux lithographies de faits divers.

My favourite part was the one concerning the femme fatale in art, a rather common theme at the end of the 19th century. In appropriateness with the apparent misogyny, a lot of figures of malignant and demoniac women are springing from the imagination of the painters. Women frighten by their generous body, their hypersensitivity, always on the edge of the excess. Whilst the hygienists and the moralists are sequestering her in a fortress attire, painters illustrate the fear inspired by this misunderstood femininity. Femmes fatales in mythology and in the Holy Bible were lighting up in the artistic production, the Pandore, Salomé, Judith…Since the revolution, Marat’s murder by Charlotte Cordey became a common subject for the artists. Thus women are the loss of men, the death of the artist, the head-cutter in chief. There is a sort of perfect fusion of the Eros and the Thanatos. Salomé dances the seven veils and the head of Jean-Baptiste falls, while Judith is getting rid off of Holopherne to save her people. Nonetheless, when we see Judith de Klimt or Von Stuck’s one, we can wonder who’s the real «bad» in the story, the reduced Holopherne or the fierce and bloody Judith? The other murdering figure which obsesses painters, is of course Lady Macbeth, who is by her one and only self showcasing all the misogyny prejudices of the 19th century: madness, murder, ambition, symbolic castration of the husband…A charming vision of femininity, which merge wonderfully with urban legends lithography.

 

Franz Von Stuck, Judith (1927)

Gustave Moreau, L’apparition (1876)

Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnanbule (1781-84)

Quitte à rester dans les préjugés 19ème, l’autre partie qui m’a le plus intéressé est celle qui traite des pseudosciences mêlant apparence et personnalité. Avec la physiognomonie, Kaspar Lavater (un ami de Füssli) prétend que l’apparence physique permet de deviner la personnalité. Une théorie que va reprendre Cesare Lombroso pour affirmer qu’un futur criminel peut être detecté rien que par sa physionomie. La phrénologie quand à elle, permet de décrire la personnalité par les bosses de la boîte cranienne. Au vu de ces théories on imagine mieux la peur de la dégénérescence, qui à elle seule résume la pensée médicale et hygiéniste du 19ème siècle, animée par ces pseudosciences  ainsi que par les thèses naturalistes. On comprend ainsi l’obsession du contrôle du corps dans les milieux bourgeois, si l’apparence reflète la personnalité, mieux vaut être propre et bien soigné plutôt que risquer de ressembler à un dangereux criminel !

Since we are still in the 19th century’s prejudice, the other part which interested me was the one dealing with pseudo sciences mixing appearance and personality. Kaspar Lavater (a Füssli friend) is pretending that physical appearance permit to guess the personality. A theory that will be developed by Cesare Lombroso to affirm that a future criminal can be detected by the only sigh of his physiognomy. Last but not least, the phrenology permit to describe the personality by the bumps on the skull. At the sigh og these theories, we can better imagine the fear of degeneration, which resumes by herself the medical and hygienist thought of the 19th century, relived by these pseudo sciences and also by those naturalist thesis. All this make us understand the obsession of body control in wealthy classes, if appearance is reflecting personality, we better be clean and well dressed than to risk looking like a dangerous criminal ! (Translation by Robin Costes ).

La physiognomonie de Kaspar Lavater.

Phrénologie (dictionnaire Webster’s de 1895).

Planche issue de « L’homme criminel » de Cesare Lombroso.


35 commentaires



  1. Koda dit :

    La dernière partie est exactement ce que j’étudie en cours pour le moment :D !
    En tout à l’aide de ta belle plume tu m’as donnée envie d’aller voir cette expo!

  2. Soooali dit :

    I’m studying History of Art, so I was so happy to see this post! Some great work. x

  3. Lise dit :

    Je parcours ton blog depuis quelques mois sans oser vraiment poster un commentaire …
    Je dois dire qu’avant de lire tes articles, l’art de la peinture ne me passionnait pas vraiment, et pourtant, tu m’as donné l’envie de m’y intéresser par ta belle manière d’écrire. Je pensais que c’était peine perdue alors qu’en fait non, alors je te dis merci.

  4. Charlotte dit :

    La théorie de la criminalité atavique est quand même tombée lorsqu’on l’a invité à un colloque où il a étudié un crâne (qui était en fait celui d’un éminent médecin si je me rappelle bien) et qu’il en a conclu qu’il s’agissait d’un criminel! Mais il est vrai que son atlas criminel est quand même impressionnant!

  5. «La Vague» en face à face ça doit vraiment être impressionnant !
    Merci, ça fait du bien de replonger dans la peinture, mes cours d’histoire de l’art me manquent vraiment quand je lis tes articles.
    Et puis c’est plaisant de faire des découvertes avec toi.

  6. marinadolls dit :

    J’ai adoré ce post!!! Et ces peintures sont vraiment stupéfiante! La 2ème fait franchement peur!!!

  7. Victoria dit :

    I love your blog!

  8. Sarah dit :

    le style de gustave moreaau m’a toujours impressionné … ses peintures sont si détaillé, si complèxe. j’aime tellement.

  9. Agnès dit :

    Je n’avais pas encore pris le temps de lire ton article… Il est absolument excellent, il prolonge la réflexion entamée hier durant notre visite et renforce les impressions ressenties face aux oeuvres. Quand la fascination se mêle à la répulsion, le cocktail est détonnant !!

  10. Auriane dit :

    Merci pour tes postes toujours aussi passionnants sur l’art, je les dévore à chaque fois.

    Auriane

  11. Iñaki dit :

    THanks a lot, love Emile Friant!!

  12. marina dit :

    Voilà pourquoi j’aime ton blog mademoiselle Louise ! … On y trouve aussi bien des conseils et exemples look sur ton joli minois mais aussi une vrai culture , des infos artistiques , une ouverture d’esprit ! Brvao , merci et bonne continuation .

    http://www.marina-g.book.fr

  13. banku dit :

    can you please post the English version as well.?

  14. Fleur-de-Lis dit :

    Oh Louise, thanks so much for sharing. I love those artists, and the paintures you selected are awesome, amazing technique, and they can really touch our emotions. Loved this post and i wish i could see that exibition**

  15. Cranky Street dit :

    Oh, je voulais vraiment voir cette exposition mais bon vu que j’habite Marseille et que je n’ai pas prévu de monter à Paris pour l’instant je ne la verrais surement pas … Alors merci pour ce petit aperçu de l’exposition.
    Et au passage je viens sur ton blog que j’adore depuis un bon moment sans oser poster un commentaire, alors voilà c’est fait !
    Bisous

  16. Caramailissa dit :

    Génial que tu ais posté cet article, ça me fait un petit plus pour mes cours d’arts visuels. Donc, je prends note! =D: Merci ;):

    http://caramailissa.blogspot.com/ (Je vide mon dressing les filles =D: )

  17. sarah dit :

    for some reason this blog entry isn’t translating :( the art pieces are amazing though. i just need to learn french already ;) thank you miss pandora! xoxo

    http://www.speakmylanguages.blogspot.com
    http://www.speakmylanguages.tumblr.com

  18. julie dit :

    Bonjour Louise,

    Suite à ce post très instructif, je me permets de te conseiller la BD « Le ciel au dessus du louvre » (raconte entre autre l’assassinat de Marat et les turpitudes d’un jeune artiste…le peintre David) de Bernar YSLAIRE et Jean-Claude CARRIERE ainsi que la grande saga de la famille SAMBRE (c’est le nom de la BD) qui retrace l’hisoire de « Julie » , femme révoltée qui donna son visage au célèbre tableau de DELACROIX (« La liberté guidant le peuple ») et vivra une histoire d’amour incroyable avec un aristocrate converti aux idéaux révolutionnaires. Bien sûr tout cela est sorti de l’esprit du dessinateur (YSLAIRE toujours ), mais c’est très documenté et en fin de compte pas si loin de cette réalité qui a inspiré les artistes dont tu parles dans ce post.
    Enfin, et comme tu sembles sensible aux belles choses, tu seras certainement conquise par le graphisme et la plume d’Yslaire.
    Si tu connais déjà en revanche, tant pis pour ce pavé!
    C’est la première fois que je laisse une note ici, et au risque de répéter ce que tu as lu plus haut dans les autres commentaires, je dois dire que j’aime beaucoup l’univers que tu as créé, bien loin finalement, de la superficialité propre à certains blogs mode.
    C’est dit! :-), merci pour tout cela, continue!
    Bonne soirée

    ps: si tu as le temps (et surtout l’envie) j’ai dessiné un petit personnage sur mon blog qui porte ton nom et te ressemble un peu (de loin!)… Une fille au renard, toute rousse! ^^

    julie

  19. hannah dit :

    thank you for your kind comment! this is a gorgeous post.
    xo

  20. Kara dit :

    Hi Louise, lovely blog. Just to let you know I just spotted your pic in today’s Observer.

    http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/gallery/2010/mar/21/face-hunter-style-scouting-paris?picture=360552890

  21. Ema dit :

    Salut;j’ai une petite question.
    Tu fait des études d’histoires des arts mais pour faire quoi ? (enfin plus tard)

  22. Eve dit :

    Merci pour cet article intéressant !
    J’aime beaucoup le fait que tu mixes style (magnifique au passage) et art, je découvre de bien jolies choses ;)

  23. civetta dit :

    ah ouais!! ça a l’air carrément bien, ça! si ça y est encore quand je retournerai à Paris, je ne raterai pas ça!!! Rien que, les noms me tentent (Rops, c’est genial..); le Carlos Schwabe est geant….

  24. cams dit :

    rien à voir, mais je t’ai aperçue dans La Mode La Mode La Mode aujourd hui!
    aaah je reve de faire un « la mode la mode la mode » un jour!

  25. Gwladys dit :

    Bravo pour ce post, cette exposition a l’air fascinante, j’ai hate d’aller la voir!

    Je suis ravie et émue que tu aies mis un tableau du peintre Emile Friant car il fait partie de ma famille, et nous sommes très fiers que l’un de ses tableaux ait été choisi pour cette exposition!

    cordialement

    • Louise dit :

      Gwladys : Quelle classe ! J’adore tout ce que fait Emile Friant !
      Moi je fais partie de la famille d’une dynastie de peintres à la cour de Louis XVI( les van blarenberghe), c’est pas mal aussi.
      Alivia : Ravie ! J’aimerais bien savoir quel est ton sujet de mémoire, je suis sûre qu’on peut s’aider dans nos fastidieuses recherches :)

  26. Tara dit :

    Ah! The Lombroso is so frightening, isn’t it? It is difficult to imagine that people believed you could read people’s character from their face until early in the 20th century…I think we still actually do this today sometimes.
    xoxo
    Tara

  27. Sarah dit :

    Bonjour Louise,
    Je M’appelle Sarah, J’ai 14 ans.
    Il est certain que ce ne doit pas être le premier message de ce type que tu reçois , et j’en suis bien consciente !
    Je Voulais simplement te dire que J’admire chacune des photos que tu fais , et la manière dont tu embellis chacun de tes magnifiques vêtements.
    Je suis Passionée de mode , passer des heures et des heures sur internet et sur les Magasines de mode (VOGUE).. à admirer les défilés , les nouvelles tendances .. est devenu pour moi Obligatoite et si important pour moi.
    J’aime créer mes propres tenues .. j’aime jouer avec les vetements , je ne suis certe pas aussi talentueuse que toi et mon manque de confiance y est certainement pour quelque chose mais .. J’aimerais savoir si tu pense qu’il est possible pour quelqu’un qui habite dans une ville que personne ne connait de pouvoir un jour entrer dans le milieu de la mode, en travaillant bien sûr .. ? On pourrait penser que je fais parti de toutes ses petites filles qui rêvent un jour de célébrité , mais moi ce n’est pas ça que j’aime , C’est la mode . Je me lève chaque jour avec un peu d’espoir de pouvoir un jour y arriver.
    C’est Enfantin , certe !

    Peux-tu me répondre sur mon e-mail si tu trouves un peu de temps , c’est très important pour moi.

    Merci D’avance et continue ce que tu fais , c’est éblouissant !

    • Louise dit :

      Sarah : Oh tu sais je ne pourrais pas te répondre, je n’en ai aucune idée :)
      Mais si tu as la passion et la détérmination c’est déjà beaucoup !

  28. Sarah dit :

    Ok. Merci Beaucoup :)

  29. Evens Lorensen Hill dit :

    Je suis parti voir l’expo  » crimes et chatiments  » à Orsay. J’en ai été bouleversé tellement les tableaux effroyablement beaux notamment celui de Lucifer qui était à coté de la guillotine. Bref, j’aime beaucoup ton blog et surtout tes photos ainsi que tes apartés  » arts » qui spécialement me permettent d’enrichir ma culture artistique.

    P.S : Je t’avais ajouté comme ami facebook, je crois :)

  30. Priscilla dit :

    Un bien joli article pour une exposition qu’il me tarde d’aller visiter… Ta passion de l’art est communicative, je ne peux m’empêcher de me renseigner sur chacun des artistes que tu mentionnes !

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