Liane de Pougy, un Chef-d’Oeuvre Libertin

« Les uns l’appellent ange, les autres démons, d’aucuns bénissent son apparition, d’autres affirment qu’elle fut la pire œuvre du créateur », ainsi pourrait se résumer le regard tourmenté porté par l’homme fin-de-siècle sur le mystère millénaire incarné par l’éternel féminin, oscillant sans cesse -selon les lois contradictoires du désir- entre attraction et répulsion, mépris et fascination. Une dualité présente en chaque femme que personnifie à merveille le personnage controversé de Liane de Pougy, tour à tour sainte ou putain, passant d’un stéréotype à un autre avec toute la gracieuse nonchalance d’une élégante de la Belle Epoque. De l’Emma Bovary de province à la reine du demi-monde et de la « haute-bicherie », la diaphane Liane traversa une infinie variété de rôles, jusqu’au tomber de rideau, où transfigurée par l’abnégation, la Marie-Madeleine peu repentante se fit Madone, de celles « qui allum(ent) les cierges de loin comme de près ».
Ce double atavisme, Liane, ou plutôt Anne-Marie Chassaigne, le porte dès la naissance. Née sous le signe de Vénus, elle en hérite la divine beauté, tandis qu’à cette heureuse disposition s’ajoute l’illustre patronage de la Vierge que lui attribue sa mère. Cette dernière n’hésite pas à raconter à qui veut l’entendre qu’elle fut visitée durant sa grossesse par la Sainte Vierge en personne, venue lui confier une prédiction de la plus haute importance : après une vie mouvementée, sa fille mourrait en sainte…Une chose est sûre, chez les Chassaigne le sens de l’emphase est une véritable valeur familiale !
On ne nait pas Liane de Pougy, on le devient. A des années-lumière de son apogée parisienne, la petite Anne-Marie est d’abord la vilaine « Chat-qui-saigne », cette jeune fille tourmentée qui se gratte les poux et se fait dessus devant ses camarades. Le chic attendra. Pourtant, déjà diva, elle fait preuve d’un savoir-faire des plus dramatiques lorsqu’elle proteste contre les moqueries de ses camarades en faisant la grève de la faim. Tout vient à point qui sait attendre, car c’est à dix-sept ans que se manifeste enfin le don de Vénus, et le petit chat hérissé de se transformer en exquise jeune femme aux langueurs délicates de lys blessé.

Bien que sa beauté tout juste éclose soit remarquée par un adorable jardinier, Anne-Marie n’a hélas guère le loisir de profiter de sa séduction naissante, puisqu’elle se voit aussitôt mariée à un solide militaire à moustaches, qui, avec la galanterie d’un homme de son temps, lui arrache sa virginité « d’un coup direct qui (l)’a bien suffoquée ». Comme bien d’autres jeunes filles, elle réalise que le romantisme n’appartient qu’aux rêves de gamines, la nuit de noces se résumant à un viol brutal. Cruelle déception. C’est pour échapper au dégoût que lui inspire la bestialité masculine que Liane se réfugiera plus tard dans le miel des idylles saphiques. Enfin, en secret du moins, car si « l’homme c’est l’ennemi », il a quand même l’avantage du portefeuille bien garni…A ce traumatisme charnel s’ajoute l’embarras d’une grossesse importune, lui laissant sur les bras l’encombrant Marc, cette « petite poupée vivante » qu’elle a grand peine à aimer.
Dans cette étroite vie conjugale Anne-Marie s’ennuie à mourir, elle rêve d’aventures galantes, de Paris et de Sarah Bernhardt qu’elle admira un soir de 1887, alors, comme tant d’autres Emma Bovary de province, elle prend un amant. Enfin elle connaît la passion furieuse des amourettes de romans, et la douce brûlure des baisers clandestins ! Mais ce qu’Anne-Marie ne sait pas encore, c’est que ce banal épisode adultère va la propulser directement à la rubrique des faits divers. Un jour, alors qu’il s’attend à retrouver la chaleur apaisante de son foyer, Armand Pourpe a le malheur de tomber sur sa femme en tenue d’Eve, et qui plus est en charmante compagnie…Fou de douleur et d’humiliation, c’est sans surprise que cet homme à la subtilité discutable cède à la violence de sa rage, et, profitant du tristement célèbre « article rouge » du code civil (qui excuse le meurtre d’une femme si elle est surprise par son époux en plein adultère), tire une balle de son pistolet chargé…qui va frôler le derrière d’Anne-Marie ! Elle qui rêvait de drame, la voilà servie. Très pragmatique, la belle s’empresse de demander au médecin qui l’examine « -Est-ce que la cicatrice se verra beaucoup docteur ? » « -Ah, petite madame, cela ne dépendra que de vous ! » lui répond-il. Liane de Pougy n’est plus très loin…

Loin de sombrer dans les affres de la tyrannie domestique, la jeune mariée profite de ce conflit pour prendre son envol, et s’enfuit à Paris en abandonnant mari et enfant. Il faut quand même un sacré culot pour envoyer ainsi valdinguer les convenances ! Peut-être cette subite échappée répond-elle également à une envie pressante de volupté, à un désir irrépressible de retrouver ce goût du luxe qu’elle connut brièvement dans son enfance, du temps lointain où sa voisine créole la gavait de friandises raffinées…
A peine arrivée à Paris, Anne-Marie semble déjà décidée à emprunter la voie rapide de la courtisanerie, elle se rebaptise Liane de Pougy -c’est tout de même plus chic- et emménage avec une connaissance « aux mœurs légères ». Dans cette époque obsédée par la consommation, toute jolie femme peut se faire Danaé, et recueillir entre ses cuisses neigeuses les nombreuses richesses offertes par des cohortes de bienfaiteurs. Belle, Liane l’est outre mesure, « blanche comme une madone descendue de son vitrail », sa silhouette longiligne de Tanagra et sa peau diaphane en font une déesse marmoréenne à rendre jalouses les Vénus académiques. Outre cet atout de taille (on la dit plutôt grande !), elle manie avec virtuosité l’art de la conversation, une qualité désespérément absente chez bon nombre de cocottes écervelées, qui fait mouche chez les désabusés de la chair.
Comme dans tout bon roman initiatique, l’apprentie Aspasie croise le chemin d’un mentor, en la personne de Valtesse de la Bigne, la fameuse « Union des artistes », cette patronne des arts de la chair qui accueilli dans son boudoir les grands hommes du Second Empire. Retirée de la vie galante, c’est à Liane qu’elle choisit de transmettre son patrimoine, partageant ses secrets d’alcôves -comme sa couche- avec sa délicieuse protégée. Telle un Pygmalion, elle fait de Liane un chef d’oeuvre libertin, lui apprenant à se montrer partout et à tout heure dans des toilettes extravagantes, et lui enseignant à ne jamais oublier l’heure de passer à la caisse. Les débuts sont durs, et Liane doit se montrer peu regardante, mais peu à peu les pensions minables se muent en coquets hôtels particuliers, tandis que les bourgeois ventrus s’effacent au profit des noblesses d’Europe…Liane est maintenant lancée, à vingt-ans et quelques elle a déjà connu quarante-trois amants, et sa liste de protecteurs ne cesse de gonfler.

De Lord Carnavon elle reçoit une perle inestimable, mais aussi quelques coups de cravaches (après tout, qu’est-ce comparé à une balle dans le derrière ?), gobe le général Mac-Mahon et sa fortune « comme on gobe un oeuf », soutire 80 000 francs au librettiste Meilhac pour la simple contemplation de son corps nu, et se fait offrir plus de 400 000 francs de bijoux par un richissime russe, en échange de sa participation à des jeux sadomasochistes. Elle les rafle tous, tant et si bien qu’elle hérite du surnom d’Hortense Schneider, le « passage des princes », du genre à en imposer sur une carte de visite ! Puisqu’elle est riche, elle affiche désormais le train de vie princier dont elle rêvait, et ne recule devant aucune dépense ostentatoire : hôtel particulier croulant sous les bibelots coûteux, caprices improbables, toilettes aussi chères que vulgaires, et fêtes dignes de mille et une nuits. Anne-Marie Chassaigne est devenue une vraie femme du monde, enfin presque, car comme elle nous le rappelle galamment, “la seule différence entre les femmes du monde et nous, c’est que nous nous lavons entre les jambes.”. Très chic !
Comble de l’aisance, Liane peut se payer le luxe de choisir les heureux élus destinés à pénétrer dans la douceur capitonnée de son « gagne-pain », que l’on appelle plus communément un lit. A un Gabriele d’Annunzio qui refoule du gosier, elle enverra à sa place sa femme de chambre. Liane est si séduisante qu’elle détourne même l’amant de Proust. La Belle Epoque fait de la divine hétaïre sa reine, qu’elle couronne « Liane Nationale », et tous de se passionner pour le moindre de ses faits et gestes, une frénésie allant jusqu’au deuil collectif le jour où elle perd son fameux collier de perles à six rangs. Son amitié fusionnelle avec le « Pape de l’Etrange », Jean Lorrain, achève de la consacrer comme trésor public. Partageant un même amour de vice et de la beauté, c’est en 1900 que ces deux esthètes annoncent leur mariage prochain, célébrant ainsi « l’union de Sodome et de Gomorrhe », de la madone déchue et de l’éthéromane.

A force de sa pavaner au bras de Meilhac -le librettiste d’Offenbach- il y avait de fortes chances pour que « Lianou » fut à son tour prise par le démon des planches, passage inévitable pour toute courtisane qui se respecte. L’année 1894 la voit débuter aux Folies-Bergères, et, si on a beau dire « qu’elle joue mieux couchée que debout », cela ne l’empêche pas de persévérer dans sa carrière d’actrice. A une Liane hésitante qui lui quémande une part de son génie, la Grande Sarah se montrera lapidaire : « n’ouvre pas la bouche, contente-toi de te montrer ».
Plus réaliste, elle préfère alors se tourner vers des rôles de pantomime, et connaît même un triomphe avec l’Araignée d’Or que lui offre Jean Lorrain. Il faut dire que pour attirer une proie dans sa toile, elle n’a de conseil à demander à personne. A défaut d’être une grande comédienne, Liane sait cependant en imiter l’aura tragique, et n’oublie pas de ponctuer son existence de quelques tentatives de suicides aussi médiatiques qu’inoffensives, largement approuvées par la presse : « qu’elle se suicide quelque fois, c’est bien » lit-on en 1897.
Outre celui de la séduction galante, s’il y un domaine où Liane excelle réellement, c’est dans celui de l’écriture. Elle ne se contente pas d’incarner la plus charmante des ambassadrices de Cythère, mais se lance dans la publication de romans semi-autobiographiques, encouragée par Jean Lorrain himself. Si l’Insaisissable ou Myrrhile apparaissent aujourd’hui comme des complaisants étalements, teintés de cet écœurant parfum de « pourriture des lys » indissociable de la production littéraire fin-de-siècle, ils lui permettent cependant de s’installer dans le fauteuil envié de « femme de lettres ». Qu’importe les détracteurs, Liane de Pougy se veut artiste polyvalente.

Coups de feu et amants terribles, suicides et extravagances, déclarations chocs, tous les éléments d’un bon roman-feuilleton sont réunis dans l’ascension fulgurante de Liane de Pougy, qui tient en haleine -sans toutefois oser l’avouer- les bourgeoises de province ; tous y compris une tonitruante rivalité féminine, aussi creuse que tapageuse. Comme pour le reste, en matière de rivale, Liane se contente de ce qu’il y a de mieux : ce sera la Belle Otero, rien de moins. Il faut avouer que ces deux grâces de la Belle Epoque sont fondamentalement opposées, Otero est gironde là où Liane est…et bien…est liane ! Comme les plats en sauces qu’elle affectionne tant, la volcanique Otero avale les hommes à pleine bouche en se léchant les doigts, claque furieusement des hanches dans ses robes collantes de Carmen trop fardée, et exhale le parfum fauve du désir charnel par tous les pores de son être férocement sensuel. Ca va, vous avez chaud ?
Avec de tels protagonistes, le duel se devait d’être légendaire, et il le fut outre mesure, si bien qu’il est même difficile de démêler la vérité, tant les versions abondent. Figurez-vous la grande salle du casino de Monte-Carlo un soir de 1897, dans ce fief du gotha mondain les éblouissantes apparitions des cocottes « nouveau riche » rivalisent en luxe vulgaire, car il faut avant tout frapper les esprits, quitte à se confondre avec le grand lustre à pampilles. Fière comme un paon, la piquante Otero savoure son entrée triomphale, plus que jamais ruisselante de pierreries étincelantes. Ce soir, elle veut définitivement triompher de cette mal fagotée de Pougy. Soudain, tous retiennent leur souffle, car Liane s’avance, diaphane comme à son habitude, son charme séraphique tout juste souligné par une fleur fraîchement cueillie. Grisée par sa propre apothéose, Otero est d’abord déconcertée, quelle excentrique cette Liane, c’est vraiment consternant ! Mais c’est alors que Liane révèle sa parade, car, aussi solennelle qu’une prêtresse d’Isis, se tient derrière elle sa femme de chambre, dont les bras tremblent sous le poids d’une montagne de bijoux s’entrechoquant sur un peignoir de soie, et dont le tintement cristallin est des plus amers pour l’espagnole, défigurée par l’humiliation. Non contente de lui souffler son prestige, Liane en profite pour lui chaparder son amant en titre. Qui oserait dire encore que Liane de Pougy n’est rien de plus qu’une jolie écervelée ?

Toutes ses consœurs ne sont pas des rivales, et bien au contraire, certaines lui font même succomber à de suaves et langoureuses liaisons saphiques, car l’androgyne Liane fait autant de ravages chez les hommes que chez leurs douces compagnes. En particulier la charmante Emilienne d’Alençon, cette actrice effrontée au nez mutin, dont les caprices enfantins lui en font voir des vertes et des pas mûres, mais n’oublions pas que Liane n’est pas non plus réputée pour être particulièrement raisonnable. Le genre de vacheries dont Emilienne se fait la spécialité ? Supplier Liane de lui accorder un simplissime -c’est à dire sans diamants- diner en tête à tête chez Maxim’s, la faire poireauter une heure à sa table, puis débarquer royalement au bras d’un entreteneur de passage dans la tenue la plus tape-à-l’oeil, et se permettre de spectaculairement snober cette dernière ! Il faut avouer que dans l’art du vice, Emilienne est passée maître…
Et il y a Nathalie Barney, « Flossie », le grand amour de Liane, celle qui sera “son plus grand péché”. Surnommée la Sapho américaine, cette scandaleuse héritière mène à Paris une existence affranchie, dont elle partage les plaisirs terrestres entre ses deux amours : les femmes et les lettres. Lorsqu’elle croise Liane au Bois, la belle amazone en tombe raide, et l’assaille d’une cour acharnée, l’ensevelissant sous des montagnes de missives désespérées jusqu’à ce que ce lys glacé lui offre la clé de son cœur. Malgré son amour débordant, et son exquise tendresse dans laquelle se vautre Liane avec délice, l’aventurière doit hélas renoncer à arracher sa douce des griffes de la courtisanerie, sa fortune faisant pâle figure face à celle des grands ducs d’Europe et du monde. En guise de consolation, leur intense passion se muera en longue amitié amoureuse. Mais Liane n’a pas encore fait ses adieux à Lesbos, elle y reviendra plus tard, lorsque son second époux prendra la clé des champs avec une gueuse ; se consolant alors dans les bras de la blonde Mimy Franchetti (que lui “offre” généreusement Nathalie), elle oubliera sa rancœur dans le rire sonore de cette jeune femme passionnée aux baisers ardents.

En 1908, c’est au sein d’une clinique que Liane va rencontrer son grand amour et compagnon de vie, Georges Ghika. Le coup de foudre est immédiat, il faut dire qu’ils partent sur un sacré point commun : ils ont tous les deux essayé de se suicider par amour. Au-delà de cette passion commune pour le drame, tout les sépare. Georges a vingt-quatre ans alors que Liane va déjà sur ses quarante, c’est un prince roumain et elle une putain à scandales, vaguement femme de lettres. Très Chéri cette histoire, vous ne trouvez pas ? Au terme de deux ans d’amour fusionnel, ces deux complices envoient royalement promener le comme-il-faut, et décident de se passer la bague au doigt. A l’église, les jeunes mariées reçoivent autant d’injures et de quolibets que de grains de riz. Mais après tout, on dit bien merde pour porter bonheur, alors pourquoi pas « salope » et « gigolo » ?
Ce mariage est l’apothéose du conte de fées libertin vécu par Liane depuis son arrivée à Paris, aussi incroyable et improbable que cela puisse paraître, la courtisane est désormais princesse, et se paie le luxe de quitter le demi-monde pour le monde tout court. Décidément, « Lianou » se fait une spécialité d’être là où on ne l’attend pas. Lassée des flonflons de la vie parisienne et protégée contre cette lamentable chute qui attend inévitablement les reines de la haute bicherie, Liane se range confortablement dans le charme bourgeois d’une existence tranquille d’épouse modèle. Elle troque ses oripeaux de théâtre pour des toilettes classiques à l’élégance discrète, fait ses adieux à Maxim’s, et déménage même en banlieue parisienne, à Saint Germain en Laye, où elle reçoit ses fidèles lors de diners intimes. Au fils des années s’efface le scandale de leur mariage, et au cœur de cette haute-société qui leur tend enfin les bras, le couple Ghika se fait ornement de choix de toute réunion mondaine qui se respecte.

C’est à la veille de son cinquantième anniversaire que Liane s’empare à nouveau de sa plume, une initiative qui se veut cette fois nettement moins ambitieuse, puisqu’elle choisit de s’atteler à la rédaction de ses pensées journalières, les fameux Cahiers Bleus. A travers ce portait souvent acide et ironique de son quotidien, on y découvre une Liane terriblement humaine, enchaînée au mille petits riens qui parasitent sa vie conjugale, cette « méchanceté des choses » qui revient inlassablement au fil des pages. Celle qui fut l’inséparable camarade de débauche de Lorrain s’étale désormais sur son aversion pour ces crasseux d’artistes, qui bavassent pendant des heures et laissent des cendres partout. Imaginez-vous qu’elle s’y montre même atrocement raisonnable, rongée par les remords après l’achat de quelques tenues chez Poiret, négociant durant six mois le prix d’un tapis, ou pestant contre les mondains qui s’invitent à sa table. Et lorsqu’elle se souvient de cet art du cuissage dans lequel elle excellait autrefois, c’est avec honte et dégoût, la courtisanerie devenant cet infâme bourbier qui rivalise en vice avec les sept cercles de l’enfer. Mais où est donc passée la flamboyante cocotte ?
«La vie est trop belle, cela ne peut durer » déclare la princesse Ghika en 1914, loin de s’imaginer le douloureux revers de bonheur qui l’attend au tournant. Sous le train-train routinier de cette existence sans surprise fermente en réalité une sévère dépression ; mangée par l’ennui, Liane s’enfonce dans l’amertume et la mesquinerie. Dans le secret de Cahiers Bleus, ses deux cibles préférées sont son ami Solomon Reinach et son mari ; elle s’acharne à peindre au vitriol le premier, tandis que le second se voit hériter du surnom gratifiant de « Lourélan », qui se passe d’explications. Envolée « mademoiselle de la Bringue », si les années 1900 étaient celles du tapage et du succès, les années 20 seront hélas loin d’être folles, marquées par l’aigreur et la désillusion. La guerre lui arrache son fils Marc, et c’est dans la douleur que Liane se révèle enfin mère. Peu reconnaissante pour son ancien instrument de travail -et quel instrument!-, elle fait de son corps un exutoire, le soumettant à une terrible spirale d’anorexie pour annihiler cette peine qui la dévore à vif.

Pour tenter de ravir Liane à son deuil, les Ghika entreprennent un retour triomphal à Paris, où ils sont accueillis avec ferveur. Centre névralgique d’une élite intellectuelle et artistique, l’appartement des Battignoles sera aussi le cadre d’une seconde lune de miel pour ce couple aussi mal assorti qu’inséparable. Dans ses Cahiers Bleus, Liane confie avoir trouvé en Georges son jumeau de cœur, elle se sent à nouveau amoureuse et apaisée. Mais au détour d’une réunion mondaine, les Ghika tombent sous l’emprise de la jeune Manon Thiébaut, artiste bohème au charme insolent, et dont le « je-ne-sais-quoi » de sauvage fait une entrée fracassante dans leurs cœurs. Très vite, le « tout petit » leur devient indispensable, et c’est grâce à l’affection platonique -mais dangereusement intense- qu’ils lui vouent que Liane et Georges s’aiment chaque jour davantage à travers elle. Si Liane s’épanouit dans cette liaison purement sentimentale, Georges se montre cependant nettement plus terrestre, et c’est sans broncher qu’il propose à sa charmante épouse un ménage à trois.
Liane refuse, proteste, crie, mais rien à faire, le couple illégitime s’enfuit en la laissant broyée, avec pour seule parure sa dignité (elle se félicite d’avoir retenu ses larmes, la « Liane nationale » ne se défait pas d’un certain standing). En ce 4 juillet 1926, la vie de la princesse Ghika s’est à jamais écroulée, et pour tromper cette solitude qui lui apparaît comme une torture, elle prend à nouveau le chemin de Lesbos. A son retour à Paris, c’est une Liane meurtrie qui renoue avec Nathalie Barney ; face au désespoir de sa tendre amie, l’écrivaine pousse l’empathie jusqu’à lui prêter sa dernière conquête, la passionnelle Mimy Franchetti. Tandis que Liane retrouve une seconde jeunesse dans la gorge blonde de sa belle italienne, les amants terribles vagabondent misérablement de perdition en perdition, l’idylle bohème s’étant muée en drame surréaliste de bas étage. Lassé par cette vie de chien errant, George supplie Liane de le reprendre, ce qu’elle fera non par tendresse, mais par pure charité chrétienne. Pour Anne-Marie Ghika, le temps de l’amour appartient désormais au passé, vestige d’une époque révolue où Liane de Pougy faisait innocemment trembler les cœurs.

Désabusé par la vie, le couple Ghika rôde désormais d’hôtel en hôtel ; « parias de luxe » vides et repliés sur eux-même, ils se reprochent mutuellement l’échec de leur accomplissement. Au fil des frustrations, le doux visage de Liane s’est changé en masque d’amertume, mais sa beauté envolée n’empêche pas George de l’assaillir de ce que l’on appelle pudiquement « l’ardeur de son amour ». Si Liane fut dans sa légendaire jeunesse la plus savoureuse des libertines, l’acte de chair ne parvient plus à lui inspirer autre chose qu’une insoutenable nausée, et elle confesse pour la première fois le terrible fardeau qui l’humilie depuis des années : George est un exhibitionniste doublé d’un furieux onaniste. Outre ces élégants hobbies, il s’est dégotté une bonne vieille syphillis, quel tableau charmant n’est-ce pas ? Leur différence d’âge comme de libido se fait sentir, et Liane se sent souillée par cet abominable calvaire quotidien : « Il s’avance menaçant, ricanant, me saisit, m’écartèle, me lèche comme un chien, bave (…) se livre à ses honteuses pratiques, abandonne alors ma couche souillée, mon corps meurtri, mon coeur déchiré..Je me lave, je voudrais me baigner, changer de draps, impossible. ». Elle a beau se réfugier à nouveau dans une suave idylle saphique, les obsessions malsaines de son époux viennent à bout de sa patience chrétienne, « Mon Dieu, c’en est trop, je n’en peux plus. Délivrez-moi ».
En 1945 son souhait est exaucé, et, malgré son mépris et son exaspération, Liane sera restée jusqu’au bout aux cotés de son mari. Il faut dire que durant cette dernière décennie, elle a fait une rencontre qui a transfiguré sa vie, celle de son dernier grand amour, le seul homme qui lui ait toujours résisté : Jésus-Christ. Lors d’une visite -un quinze août, il n’y a pas de hasard- à l’asile de Saint Agnès, la princesse brisée se trouve bouleversée par le souffle de partage que lui inspire la Mère Marie-Xavier, un choc émotionnel qui marque le début d’une ère d’intense piété. Le don de soi ne lui était pas étranger – n’oublions pas qu’elle fut diablement généreuse durant ses années de courtisanerie- mais désormais, l’âme a remplacé le corps. Depuis son éducation au couvent, sa foi ne l’a pas un instant quittée, et puisqu’elle n’a plus rien à attendre de l’existence, Liane fait ses adieux à la vie terrestre, vend tous ses bijoux pour s’enfermer dans le dévouement sacrificiel et la pénitence. Une cocotte ne perd jamais vraiment le sens du panache, et sa seule coquetterie restera celle de s’éteindre un jour de fête religieuse, conformément à son souhait, car c’est un 26 décembre qu’Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence s’envole avec grâce. « Mon père, sauf tuer et voler j’ai tout fait » disait-elle à son mariage, tout, même mourir en sainte.

Sources :
Jean Chalon, Liane de Pougy, Courtisane, Princesse et Sainte.
Liane de Pougy, Mes Cahiers Bleus.
Catherine Guigon, Les Cocottes, Reines du Paris 1900.
André Germain, Les fous de 1900.

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