Joyaux à l’Opéra de Paris

04 octobre 2017

Art | Life | Paris | Shootings

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Photos par Audrey Marchand

Pour le magazine Octave de l’Opéra de Paris

Pour le cinquantième anniversaire du Jewels de George Balanchine, l’Opera de Paris remonte ce célèbre triptyque créé en 1967 qui entra au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 2000, avec des costumes et décors signés par Christian Lacroix. Joyaux, ou plutôt Jewels dans son titre original, a de curieux qu’il ne possède aucun argument à proprement parler, ici nul récit n’est prétexte au déploiement chatoyant de costumes ou de pas de danse, l’effet recherché est purement visuel, c’est du moins ce qu’il en apparaît à la première lecture. N’y cherchez pas de figure mythologique ou d’hypothétique héroïne historique au destin tragique, car la légende veut que le chorégraphe russe se soit inspiré des luxueuses vitrines des bijoutiers de la cinquième avenue, celle-là même que Truman Capote faisait miroiter aux yeux fatigués de Holly Golightly dans Breakfast at Tiffany’s. La comparaison est juste, car la scène semble toute droit tirée du film, écoutons l’artiste nous l’évoquer en personne,  « je ne sais ce qui ce matin-là m’a retenu, il y avait une vitrine avec des diamants, une autre avec des émeraudes, et une autre encore avec des rubis (…) j’étais hypnotisé ». Ainsi commence l’aventure Joyaux !

La production originale de 1967

Œuvre à tiroir, Joyaux peut se lire sur trois différents tableaux de lecture, car il s’agit à la fois d’un hommage à l’éclat chatoyant des pierres précieuses, d’un condensé de style des plus grandes écoles de ballets mondiales, ainsi que d’une biographie symbolique et émotionnelle de son auteur. Trois tableaux donc, qui ne s’arrêtent pas un hypnotique éloge des gemmes, aussi étincelantes puissent-elles être, mais qui présente une galerie idéale et cosmopolite où les joyaux se mêlent aux tulles, les souvenirs aux rêves. Sur un air tiré du Pélléas et Mélisande de Gabriel Fauré, Émeraudes ouvre le bal(anchine) : vêtues de voiles de tulle céladon striés de nuances d’un vert plus sombre, et parsemés de gouttelettes de rosée scintillante, les danseuses s’attachent à restituer le romantisme de l’école française, celle des Sylphides et de son égérie Marie Taglioni. Si le vert n’est pas une couleur que l’on pourrait qualifier de typiquement française, elle me rappelle, plus encore celle de l’émeraude, celle des écrasants piliers de malachite que l’on retrouve dans les églises orthodoxes de St Petersburg, et dont la visite à l’hiver dernier, m’avait fait prendre conscience de l’influence de cet art proprement russe sur la révolution stylistique apportée par les ballets russes, que Balanchine rejoint à Paris dès 1924.

Ainsi s’avance le second tableau : nous sommes à Manhattan où Balanchine -comme bien d’autres artistes européens avant lui- tente sa chance en Amérique, périple qui commence par la fondation d’une American School for Ballet financée par plusieurs riches mécènes, et se poursuit dans la création de multiples chorégraphies pour Broadway et même Hollywood, en passant par la mise en place de deux compagnies de ballet. C’est l’ère du jazz, des musicals de Broadway, des collaborations avec Stravinsky dont la musique saccadée sert d’écrin à ce tableau, bref, d’une extraordinaire vitalité qui tranche avec la tradition européenne et que Balanchine choisira de traduire dans Joyaux par l’incandescence du rubis. La grâce arachnéenne des longs jupons de tulle laisse place au dynamisme tout à fait mutin de combinaisons écarlates rebrodées de perles fuschia, qui n’ont rien à envier à celles des chorus girls des films de Fred Astaire.

Retour à un ballet plus conventionnel avec Diamants, qui apparaît comme le clou de cette représentation avec plus de trente danseurs présents sur la scène. Si dans l’art complexe de la joaillerie les diamants servent souvent de piédestal aux rubis et aux émeraudes autour desquels ils sont sertis, pour Balanchine il ne fait nul doute qu’ils scintillent au firmament de ces joyaux de rêve. Car c’est justement de rêve qu’il s’agit, car Diamants, qui sur le papier convoque l’école russe du théâtre Marinsky, n’est pas tant lié à une réminiscence chronologique issue de la mythologie Balanchine, mais se lit plutôt comme une fenêtre ouverte sur un monde perdu, une parenthèse d’imaginaire où à la féérie des ballets impériaux, qui apparaît éthérée et nimbée, comme floutée par la mémoire, s’entrelace la vision d’un ballet idéal, d’une allégorie même de cet art qui touche de si près à l’immatériel. Il serait faux de considérer Jewels comme un simple étalage de prouesses techniques et visuelles, car si l’oeuvre est à l’aube de fêter son cinquantième anniversaire, c’est bien parce qu’elle incarne, à travers son mélange quelque peu transgressif entre tradition et modernité, une remarquable histoire stylistique et géographique du ballet, dans laquelle s’infiltre plus modestement celle de son auteur, chorégraphe de St Petersburg ayant débuté à Paris avant de s’expatrier à New York. Ainsi Jewels est-il le triptyque de cette triade de la danse. A moins qu’il ne soit celui des muses ayant jalonné la vie de cet infatigable séducteur, qui dédiât ce ballet à trois éblouissantes danseuses étoiles ; après tout les joyaux ne sont-ils pas la parure la plus sensuelle des femmes ?

***

Reportage au cœur du département costume de l’Opéra Garnier

A l’occasion de la reprise de Joyaux, j’ai eu le plaisir de poser quelques questions à Xavier Ronze, le chef du service couture de l’Opéra Garnier, et de partir à la découverte des différents corps de métiers qui composent le Département Costumes, ainsi qu’à la rencontre de ses artisans qui travaillent d’un commun effort pour créer l’illusion scénique.

Pour la première apparition de Joyaux dans le répertoire français en 2000, Christian Lacroix fut invité par l’Opéra de Paris à dessiner les costumes de cette production, un travail de création mêlé à de la restitution, car le trust Balanchine étant vigilent, le créateur se devait de respecter la vision originelle initiée par l’artiste. D’ailleurs, le couturier arlésien, dont cette production est loin d’être la première (n’oublions pas que son engouement pour le travail du scénographe et costumier Christian Bérard fut déterminant dans sa carrière), se voit avec beaucoup d’humilité en « re-créateur », interprétant l’oeuvre de Balanchine dont il se fait le légataire, « entre reconstitutions et évocation, classicisme et modernité, fidélité et impressions personnelles », un crédo qui n’est pas sans rappeler celui de Joyaux et de ses multiples symboliques.

Une fois la conception des costumes achevée par le créateur invité, ses dessins sont transmis aux département du flou pour les tenues féminines, et du tailleur pour les masculines, car une fois la distribution décidée, ils doivent être cousus le plus en amont possible afin d’être prêts pour les répétitions en costume. Outre l’aspect esthétique, les costumes ont pour impératif de prendre en compte les mouvements du corps en mutation d’un danseur, ils doivent être sur mesure et bien serrés pour ne pas se relâcher en fin de représentation.

Ci-dessus, un costume de Diamants issu de la première production de Joyaux en 2000.

Voici un Diamants de 2017.

Voici un Diamants cuvée 2017, les broderies sont identiques mais il peut y avoir un écart par rapport au modèle original sur les tissus, car ils dépendent de ce qui est proposé par les fournisseurs.

Les costumes de Rubis, en satin carmin rebrodé de tulle, dentelle, sequins et perles. Le jour de ce reportage, les costumes d’Emeraudes étaient absents car en représentation à New York.

Le département des modistes, où sont faites les parures de têtes de danseuses, qui pour Joyaux portent dans chaque tableau un diadème, car à l’origine, lorsque Balanchine eut l’idée de ce ballet en contemplant les trois vitrines de la cinquième avenue, chacune présentait en son centre un somptueux diadème.

Nous pénétrons ensuite dans le service Décoration où sont réalisées les teintures.

Outre les teintures, ce département s’occupe également des divers bijoux, qui doivent être le plus réalistes possibles, ainsi que des masques, casques et autres accessoires incongrus. L’endroit est absolument délirant à visiter ! En découvrant les tiares accumulées par dizaines, je ne peux m’empêcher de penser aux héroïnes des grands opéras de la seconde moitié du XIXème, une magnifique exposition avait d’ailleurs été consacrée quelques années auparavant à ces étonnantes parures.

Les joyaux de Rubis.

Incroyable vision que cette débauche de jupons et pourpoints qui semblent dormir en attendant d’être incarnés. Car c’est ici, dans cette curieuse salle où les tutus grimpent jusqu’au ciel, que sont entreposés les costumes des diverses productions en cours de l’Opéra Garnier.

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Enfin, last but not least, le magazine Octave m’a proposé de poser avec un costume créé pour l’Opéra Garnier, et j’ai ainsi eu le plaisir de me glisser dans ce numéro issu du défilé présenté lors du gala d’ouverture. Comme si cela n’était pas assez de chance, nous avons eu ce jour-là l’opportunité inouïe d’avoir le Grand Foyer ainsi que l’Escalier d’Honneur pour nous seuls, dans ce bref espace de temps qui existe entre la fin des visites et la représentation du soir. Quelle émotion en poussant plus tard la porte des coulisses, d’emprunter sur les bas cotés le chemin de néons verts qui guide vers la scène, et de me retrouver non sans terreur sur la fameuse pente de ladite scène ! Car, n’ayant que deux cours de danse classique à mon actif, il y a autant de différences entre moi et une ballerine qu’il y a entre un chat de gouttière et une panthère, mais, puisque commencer cette rude discipline à l’âge mature de 29 printemps nécessite forcément de ravaler toute trace d’égo, je n’ai donc aucune honte à me présenter ici en petit crapaud vêtu d’un tutu. Alors que je tentais avec toute la force de ma volonté de restituer le maigre répertoire d’attitudes étudiées en cours, je pensais à l’atmosphère fantomatique qui régnait dans ce hall majestueux aux lourds candélabres d’airain, et je pouvais m’y imaginer La Casati travestie en comtesse de Castiglione en gravir lentement les marches de marbre blanc, « sortie de quelque sépulcre impérial », et plus tard en 1998, lorsque John Galliano ré-imaginea pour Dior ce moment dont seuls les murs de l’Opéra restèrent témoins. Je me disais aussi, que peut-être Cléo de Mérode s’était ténue là, qu’elle avait conversé avec Léopold de Belgique dans ce coin du Foyer, qui sait ?  Oh, je pourrais également vous parler de la Pavlova, de Noureev ou Baryshnikov, d’étoiles plus récentes même, mais je n’ai de cœur que pour mon panthéon personnel, et l’histoire de l’Opéra Garnier est si vertigineuse, si chargée, qu’il convient de la laisser en paix.

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From Paris with Love,

Louise


2 commentaires



  1. olivia dit :

    Quelle merveille… tu rends si magnifiquement hommage à cet univers, ta sensibilité le rends vivant à travers les photos même… émouvantes images – et quelle grâce que tu es en tutu! <3

  2. Alexandrine dit :

    Quelle chance d’avoir pu se glisser dans les ateliers, ça a l’air prodigieux. Je me souviens avoir vu des vidéos des productions de Joyaux, j’ai toujours adoré Balanchine et son travail… Les costumes de Lacroix sont superbes, il y a eu une expo sur son travail de costumier, il y a un bail déjà, au Centre National du Costume de Scène de Moulins, je ne sais pas si tu y es déjà allé, mais ça vaut le détour, leurs expos sont toujours superbes !
    Même après deux cours seulement, tu te débrouilles quand même bien, t’en fais pas, ça va venir ! J’ai encore l’impression d’entendre la voix de mon ex-prof « tendou, j’ai dit TENDOU ! Ploussss de grâce mlles, ploussss de grâce !  » (avec un accent à couper au couteau)…
    Et de plus, tu portes très bien le tutu !
    Belle journée
    Alexandrine

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